Vois-tu ce vert sentier ...

Vois-tu ce vert sentier qui fuit dans la vallée,
Et se cache à demi sous des buissons en fleurs!
Viens-y prier ... il mène au pied d'un mausolée,
Dont chaque touffe d'herbe a grandi sous mes pleurs.

O mon enfant! c'est là que repose ma mère!
Ame pure, envolée au ciel le soir,
Et qui ne me laissa, dans cette vie amère,
Ni coeur pour m'appuyer, ni genoux pour m'asseoir.

Mais à l'heure suprême où sa bouche glacée,
Pour me bénir encor, avait peine à s'ouvrir;
Où dans sa froide main tenant ma main pressée,
Elle écoutait si Dieu lui disait de mourir.

Elle posa mon front sur sa faible poitrine,
Le caressa longtemps, et dit avec ferveur;
"Je quitte dans effroi cette pauvre orpheline:
Car je vous la confie, ô mère du Sauveur!"

Puis, me parlant bien bas: "Blanche et frêle colombe,
Tu ne vivras donc plus du pain de mon amour?
Mais l'âme s'affranchit du néant de la tombe,
Et mon âme sur toi veillera chaque jour."

Et son âme, ô ma fille! a tenu sa promesse!
Astre chéri! du haut des parvis éternels
Ses rayons ont glissé sur ma pâle jeunesse
Aussi doux que jadis ses baisers maternels.

Comme un phare, allumé dans une nuit obscure,
Son flambeau protecteur m'éclairait en tous lieux,
Sous un dais étoilé quand dormait la nature,
Souvent, pour me bercer, elle fuyait les cieux!

Partout je ressentais sa céleste présence;
De mille songes d'or entourant mon sommeil,
Comme aux jours embaumés de ma paisible enfance,
Elle semait de fleurs mes heures de réveil.

Si parfois un oiseau, m'effleurant de son aile,
Arrêtait près de moi son vol aventureux,
Ma tête s'inclinait, je mécriais: "C'est elle!"
Et je croyais sentir ses doigts dans mes cheveux!

Dans le parfum léger des iris de la plaine,
Dans la feuille de saule où le vent tremblotait,
Dans le bruit sans échos des ailes du phalène,
Dans le nuage errant que l'onde reflétait,

Je devinais sa voix qui me disait: "Espère!"
Et quand j'eus bien pleuré sur mon triste destin,
C'est elle, mon enfant, qui m'envoya ton père
Pour parer mon midi des roses du matin.

O ma rêveuse Emma! lorsque tu vins au monde,
Sans doute, elle priait aux pieds du Tout-Puissant.
Tes yeux noirs et brillants, ta chevelure blonde,
L'éclatante fraîcheur de ton front innocent,

Tu les dois à ses voeux ... Aime-la, ma fille;
Et la Vierge qui règne aux palais de l'azur
Ne voilera jamais cette étoile qui brille
Dans ton ciel de quinze ans si serein et si pur!

Sois bonne fille, Emma, tu seras bonne mère:
Tu verras qu'ici-bas le bonheur le plus doux,
Le seul qui ne soit point une ombre passagère,
C'est d'aimer ses enfants et chérir son époux.

Mais le jour en fuyant rembrunit la vallée;
Le soleil s'est couvert d'un grand rideau de feu;
Prions... Oh! la prière auprès d'un mausolée
Est l'encens le plus saint qu'on puisse offrir à Dieu!