{"id":97,"date":"2009-02-21T12:24:00","date_gmt":"2009-02-21T12:24:00","guid":{"rendered":"https:\/\/be-virtual.ch\/blog\/2009\/02\/21\/je-est-numerique\/"},"modified":"2009-02-21T12:24:00","modified_gmt":"2009-02-21T12:24:00","slug":"je-est-numerique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/be-virtual.ch\/blog\/2009\/02\/21\/je-est-numerique\/","title":{"rendered":"Je est num\u00e9rique"},"content":{"rendered":"<p>D&rsquo;apr\u00e8s <a href=\"http:\/\/www.comscore.com\/press\/release.asp?press=2730\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">Comscore<\/a>, Facebook occupe le 10\u00e8me rang des sites les plus consult\u00e9s aux Etats-Unis, avec 57,2 millions de visiteurs uniques en janvier. En France, <a href=\"http:\/\/www.mediametrie.fr\/resultats.php?rubrique=net&amp;resultat_id=629\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">M\u00e9diam\u00e9trie<\/a> montre qu&rsquo;entre novembre et d\u00e9cembre 2008, le temps total pass\u00e9 sur Facebook a augment\u00e9 de 8,5 millions d&rsquo;heures, passant de 45,6 millions \u00e0 54,2 millions d&rsquo;heures. En Suisse, d&rsquo;apr\u00e8s <a href=\"http:\/\/www.net-metrix.ch\/index138.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener noreferrer\">NET-Metrix<\/a>, le site communautaire Netlog arrive en 3\u00e8me position des sites totalisant le plus grand nombre de visites en janvier 2009. En faut-il plus pour consid\u00e9rer que d\u00e9sormais, l&rsquo;une des principales motivations pour se rendre sur Internet est la socialisation?<br \/>Le Web 2.0 avait ouvert une br\u00e8che dans les flux de l&rsquo;information, en imposant un mod\u00e8le \u00ab\u00a0many to many\u00a0\u00bb: une multitude de fournisseurs s&rsquo;adresse \u00e0 une multitude de r\u00e9cepteurs, les deux groupes se confondant largement. Trois mod\u00e8les essentiels coexistaient:<\/p>\n<ul>\n<li> le peer to peer, bas\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9change r\u00e9ciproque de ressources (qui, en passant, a mis \u00e0 mal l&rsquo;industrie de la musique)<\/li>\n<li> le Web collaboratif o\u00f9 une foule s&rsquo;est mise \u00e0 construire des ressources communes, comme Wikip\u00e9dia<\/li>\n<li> le Web participatif, o\u00f9 chacun \u00e9tait l\u00e9gitim\u00e9 \u00e0 s&rsquo;exprimer notamment \u00e0 travers des blogs, mais aussi en publiant ses livres, sa musique, en cr\u00e9ant son univers sur Second Life.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Le peer to peer a \u00e9t\u00e9 contraint de se mettre dans la voie de l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9. Le Web participatif et le Web collaboratif sont tr\u00e8s exigeants pour les internautes. N&rsquo;est pas blogueur qui veut. Ne nourrit pas Wikip\u00e9dia qui veut. C&rsquo;est probablement l&rsquo;une des cl\u00e9s du succ\u00e8s des r\u00e9seaux sociaux: ils permettent aux internautes de parler du seul sujet qu&rsquo;ils ma\u00eetrisent ou dont ils ont envie de parler: eux-m\u00eames. Sur ces plateformes de sociabilit\u00e9, ils peuvent dresser leur portrait (vrai ou embelli), publier leurs photos et d\u00e9crire leur quotidien. Ils peuvent cr\u00e9er des liens avec d&rsquo;autres personnes et m\u00eame participer \u00e0 des sortes de manifestations virtuelles. Ils passent un temps important \u00e0 entretenir leur image et l&rsquo;\u00e9volution des r\u00e9seaux les aident beaucoup, car le Web se transporte de plus en plus sur les t\u00e9l\u00e9phones.<br \/>Tout enthousiasmant que peut \u00eatre l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 virtualis\u00e9e permettant \u00e0 chacun de rencontrer les gens qui lui correspondent vraiment, et non pas de se limiter \u00e0 ses voisins, ses coll\u00e8gues ou ses parents, elle a un prix dont il faut peut-\u00eatre se montrer conscient. Facebook, dans sa r\u00e9cente tentative de s&rsquo;approprier les contenus de ses utilisateurs, montre un peu la nature de ce prix. Les utilisateurs des r\u00e9seaux sociaux constituent en fait un double num\u00e9rique d&rsquo;eux-m\u00eames. On comprend ais\u00e9ment qu&rsquo;un avatar est un double num\u00e9rique, r\u00e9aliste ou fantaisiste. C&rsquo;est moins \u00e9vident \u00e0 propos des profils. N\u00e9anmoins ces derniers sont aussi des doubles num\u00e9riques: on y int\u00e8gre souvent sa propre image et des donn\u00e9es sur soi-m\u00eame. On appelle ce type d&rsquo;information des m\u00e9ta-donn\u00e9es. Elles sont essentielles pour permettre la recherche. Ainsi si quelqu&rsquo;un indique qu&rsquo;il aime la p\u00eache au saumon en Scandinavie, il pourra \u00eatre approch\u00e9 par d&rsquo;autres amateurs de p\u00eache. Ce sont ces donn\u00e9es qui rapprochent les individus qui ont ou se pr\u00eatent des caract\u00e9ristiques communes.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me n&rsquo;est pas tant que l&rsquo;on entretienne des relations distantes. Ce n&rsquo;est pas aussi neuf qu&rsquo;on veut bien l&rsquo;imaginer. Au 19\u00e8me si\u00e8cle, la correspondance \u00e9tait tr\u00e8s pratiqu\u00e9e et des relations amoureuses pouvaient m\u00eame na\u00eetre de cette mani\u00e8re, comme en t\u00e9moigne l&rsquo;histoire de Balzac et de Mme Hanska. Mais la correspondance \u00e9tait analogique, de m\u00eame que les portraits que l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9changeait. Bien entendu, on pouvait mentir, embellir son portrait. En revanche, les individus ne devenaient pas des contenus d&rsquo;un monde virtuel, comme c&rsquo;est le cas sur Internet. C&rsquo;est ce que nous appelons l&rsquo;hypermonde. Des contenus se m\u00ealent \u00e0 d&rsquo;autres contenus et les moteurs de recherche ne font pas la diff\u00e9rence entre un profil et un article d&rsquo;encyclop\u00e9die: les individus deviennent alors des contenus comme les autres. Ils sont calculables (au sens o\u00f9 des algorithmes peuvent les manipuler) et trouvables (au sens o\u00f9 des moteurs de recherche peuvent les indexer et les trouver). C&rsquo;est la cons\u00e9quence directe de la num\u00e9risation. Le point de d\u00e9part d&rsquo;une rencontre est souvent une requ\u00eate dans un moteur de recherche d&rsquo;un r\u00e9seau social.  Les m\u00e9ta-informations nous permettent d\u2019\u00eatre trouv\u00e9s, comme on trouve des livres dans le catalogue d&rsquo;une biblioth\u00e8que. Les utilisateurs sont d\u00e8s lors confront\u00e9s \u00e0 un dilemme : faut-il se d\u00e9crire ou cr\u00e9er un profil attirant?<\/p>\n<p>Un autre m\u00e9canisme essentiel d\u2019Internet, constitutif de toute application sociale, est le regroupement. On cr\u00e9e des groupes, \u00e0 commencer par son groupe d\u2019amis, des groupes reli\u00e9s autour d\u2019un int\u00e9r\u00eat quelconque. Il est \u00e9vident qu\u2019on ne propose pas l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 ces groupes aux seuls personnes que l\u2019on conna\u00eet. L\u00e0 aussi les m\u00e9ta-informations jouent un r\u00f4le important, car elles permettent d\u2019identifier les personnes susceptibles d\u2019en faire partie. A titre de comparaison, le bottin de t\u00e9l\u00e9phone ne contient pas autant d\u2019informations \u00e0 notre propos. Finalement les donn\u00e9es des profils peuvent \u00eatre agr\u00e9g\u00e9es, potentiellement, comme dans les statistiques et les \u00e9tudes de march\u00e9.<\/p>\n<p>Les contenus num\u00e9ris\u00e9s ont aussi tendance \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 leur cr\u00e9ateurs. Ils peuvent se diffuser tr\u00e8s vite: certaines photos ou vid\u00e9os font le tour de la plan\u00e8te, sans que cela soit un but recherch\u00e9. Les protections de ces contenus sont tr\u00e8s fragiles. D\u00e8s lors, la possibilit\u00e9 existe d&rsquo;\u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de son double num\u00e9rique ou d&rsquo;une partie de lui-m\u00eame.  On se souvient peut-\u00eatre de Gary Brolsma, un adolescent am\u00e9ricain qui se filme avec sa webcam en faisant une version karaok\u00e9 d\u2019une chanson roumaine (Dragostea din tei) d\u2019un groupe moldave (O-Zone). D\u2019apr\u00e8s son site officiel, le jeune homme avait l\u2019intention de n\u2019amuser que lui-m\u00eame et quelques amis.<\/p>\n<p>http:\/\/www.newnuma.com\/press_release.html<\/p>\n<p>Mais en quelques semaines, la vid\u00e9o est devenue un v\u00e9ritable ph\u00e9nom\u00e8ne, assurant une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 involontaire \u00e0 Gary Brolsma. Il s\u2019agit d\u2019un des meilleurs exemples de diffusion virale, qui a du reste aussi permis de faire conna\u00eetre la chanson et le groupe qui l\u2019interpr\u00e8te. Gary Brolsma a ensuite cr\u00e9\u00e9 d\u2019autres vid\u00e9os du m\u00eame type. Peu importe de savoir si ce jeune homme esp\u00e9rait secr\u00e8tement une telle r\u00e9ussite ou bien si elle \u00e9tait totalement inattendue. L\u2019essentiel est de se demander s\u2019il peut \u00e9chapper \u00e0 l\u2019image de lui qui a circul\u00e9 sur Internet et si cette image correspond \u00e0 sa personnalit\u00e9, s\u2019il a la capacit\u00e9 d\u2019en jouer ou bien s\u2019il se sent mal \u00e0 l\u2019aise avec cette image.<\/p>\n<p>Le plus grand danger de l\u2019identit\u00e9 num\u00e9rique, c\u2019est quand elle prend le pas sur l\u2019identit\u00e9 r\u00e9elle, la mettant parfois m\u00eame en danger. On retrouve du reste l\u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne qui n\u2019a pas attendu Internet pour appara\u00eetre. Il est li\u00e9 \u00e0 toute forme de projection. La description la plus connue est celle de l\u2019\u00e9crivain Flaubert dans Madame Bovary. Emma est victime de ses r\u00eaves et, pour les vivre, elle se d\u00e9connecte de la r\u00e9alit\u00e9 et de ses contraintes. Flaubert pr\u00e9cise bien au d\u00e9but du livre qu\u2019elle avait lu \u00ab Paul et Virginie \u00bb. Il y a eu du reste, \u00e0 la fin du 18\u00e8me si\u00e8cle et au 19\u00e8me si\u00e8cle, un d\u00e9bat sur les effets n\u00e9fastes des lectures romanesques. Ce d\u00e9bat ressemble par certains points \u00e0 celui que nous avons sur l\u2019informatique ou les jeux num\u00e9riques.<br \/>Que dire maintenant de ces 20% d\u2019avatars f\u00e9minins dans Second Life qui cachent en fait des hommes ? Que se passe-t-il lorsque les relations qu\u2019ils nouent avec d\u2019autres avatars deviennent plus intenses et que l\u2019id\u00e9e d\u2019une rencontre na\u00eet ? Que dire aussi de ces innombrables avatars sculpturaux dont le physique r\u00e9el est normal ? Comment g\u00e8re-t-on dans ce cas le passage au r\u00e9el ?<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 toutes les mises en garde, les gens continuent \u00e0 affluer sur les r\u00e9seaux sociaux. Il y a donc certainement des causes plus profondes \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Il y a tout d&rsquo;abord la disparition des lieux de socialisation. Ensuite l&rsquo;individualisme pousse les gens \u00e0 ne pas accepter d&#8217;embl\u00e9e les relations \u00e9videntes: les individus ne se laissent plus imposer la pr\u00e9sence de quelqu&rsquo;un seulement parce qu&rsquo;il est un parent, un voisin, un coll\u00e8gue. Ils veulent choisir leur entourage et pr\u00e9f\u00e8rent rester en contact avec ces personnes choisies, notamment gr\u00e2ce aux moyens de t\u00e9l\u00e9communication. D&rsquo;o\u00f9 les ambiances surr\u00e9alistes des transports publics o\u00f9 on voit essentiellement des personnes n&rsquo;adressant pas un mot au voisin, mais passant leur temps \u00e0 faire des t\u00e9l\u00e9phones, \u00e0 \u00e9crire de sms, \u00e0 lancer des messages sur Twitter, etc&#8230;<\/p>\n<p>Les r\u00e9seaux sociaux ont tendance \u00e0 regrouper les identit\u00e9s num\u00e9riques. Apparaissent ainsi des tribus, des clans, des familles et m\u00eame des couples. C\u2019est une nouvelle socialisation dont on sait \u00e0 quel point elle est fragile, fugace. Mais en m\u00eame temps, ces socialisations imposent de nouvelles servitudes, la principale \u00e9tant la pr\u00e9sence en ligne, la connectivit\u00e9 qu\u2019il faut assurer \u00e0 tout moment, que ce soit avec un ordinateur ou un t\u00e9l\u00e9phone portable. En effet, les profils d\u00e9laiss\u00e9s ne pr\u00e9sentent aucun int\u00e9r\u00eat. Pour animer son profil, il faut en outre l\u2019enrichir en contenus. C\u2019est un paradoxe : pour aller \u00e0 la rencontre des autres, on doit passer du temps \u00e0 parler de soi. Cela explique peut-\u00eatre la fugacit\u00e9 des relations qui se nouent, puisqu\u2019on attend d\u2019elles le r\u00f4le de miroir.<\/p>\n<p>La question de la num\u00e9risation des individus est importante. Si on prend l\u2019histoire intellectuelle de l\u2019Occident, elle a fait \u00e9merger l\u2019individu. Les notions de libert\u00e9 et de libre-arbitre sont li\u00e9es \u00e0 celle d\u2019individu. L\u2019Occident est sorti des soci\u00e9t\u00e9s dans lesquelles les individus \u00e9taient pris dans diverses servitudes et o\u00f9 ils \u00e9taient r\u00e9duits \u00e0 leur r\u00f4le dans la soci\u00e9t\u00e9. Ils devaient s\u2019en tenir \u00e0 une certaine conduite pour \u00e9viter l\u2019opprobre sur le groupe (famille, clan, etc.). C\u2019est bien de cela que nous sommes sortis. Maintenant que l\u2019individu a \u00e9merg\u00e9, avec ce que cela suppose de libert\u00e9s, il se soumettrait \u00e0 de nouvelles servitudes. Il serait int\u00e9gr\u00e9 dans de nouvelles tribus avec leurs r\u00e8gles impitoyables.<\/p>\n<p>Il est peut-\u00eatre encore temps, pour l\u2019homme, de garder son libre-arbitre et d\u2019utiliser les logiques de l\u2019hypermonde \u00e0 son propre avantage. Cela suppose toutefois un certain nombre de conditions : il faut approfondir la connaissance de l\u2019hypermonde et d\u00e9velopper des mani\u00e8res de l\u2019utiliser qui laisse \u00e0 l\u2019homme son libre-arbitre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D&rsquo;apr\u00e8s Comscore, Facebook occupe le 10\u00e8me rang des sites les plus consult\u00e9s aux Etats-Unis, avec 57,2 millions de visiteurs uniques en janvier. En France, M\u00e9diam\u00e9trie montre qu&rsquo;entre novembre et d\u00e9cembre 2008, le temps total pass\u00e9 sur Facebook a augment\u00e9 de 8,5 millions d&rsquo;heures, passant de 45,6 millions \u00e0 54,2 millions d&rsquo;heures. 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