La vague des autoportraits

Un selfie est une photographie de soi-même prise avec un téléphone intelligent, seul ou avec d’autres personnes. Ce terme a été élu mot de l’année par le Oxford Dictionaries. Comme le souligne le dictionnaire, l’autoportrait n’a rien de très neuf, puisqu’il y en a maints exemples exécutés à la peinture à l’huile ou au crayon. Cependant aujourd’hui chacun dispose dans sa poche d’une technologie permettant de réaliser rapidement un autoportrait et de le publier. Lev Manovich, grand spécialiste des nouveaux médias, et son équipe se sont intéressés à la pratique des selfies et ont réalisé une étude intéressante à partir d’un corpus important. Ils ont en effet sélectionné au hasard 120’000 photos sur un total de  656’000 images collectées sur Instagram et provenant de cinq villes (New Yorl, Sao Paulo, Berlin, Bangkok, Moscou). Grâce à un outil de crowdsourcing, chaque photo a pu être déterminée comme étant ou non un selfie. Toujours grâce au crowdsourcing, le sexe, l’âge et le nombres de personnes sur l’image. Ensuite, un algorithme de reconnaissance faciale a permis d’établir l’état émotionnel de la personne. Enfin, des membres de l’équipe de recherche ont regardé les photos manuellement et ont découvert des erreurs. L’étude finale se base sur un corpus de 640 selfies par ville.

Capture d’écran 2014-03-16 à 22.54.44

Cette étude a permis d’établir un certain nombre de faits intéressants : environ 4% des photos publiées sur Instagram sont des selfies. Les autres photographies représentent d’autres personnes, des monuments, des salles, des oeuvres d’art, des animaux de compagnie, le contenu des assiettes, etc… La majorité des selfies ont été prises par des femmes (55,2% à Bangkok et 82% à Moscou). L’âge médian des sujets des selfies est de 23,7 ans. En revanche, à partir de 30 ans, c’est une majorité d’hommes qui publient des selfies sur Instagram. On sourit plus à Bangkok et à Sao Paulo que dans les trois villes occidentales, Berlin, Moscou et New York. Les femmes prennent plus souvent des poses particulières que les hommes.

http://selfiecity.net

Comment interpréter ces selfies ? S’agit de narcissisme, d’exploration de soi, de marketing de soi ? Il appartiendra à l’histoire de la photographie, à la sociologie ou à la psychologie de répondre aux nombreuses questions suscitées par ce phénomène de masse popularisé par les grands de ce monde.

Le radeau de la méduse

Les réseaux sociaux basés sur les questions et les réponses ne sont pas vraiment neufs. Les forums ont été utilisés à cette fin depuis très longtemps et continuent à l’être de manière très efficace. Daphne Koller déclarait, à propos des forums de la plateforme de e-learning Coursera, qu’un étudiant postant une question recevait une réponse en moyenne 20 minutes plus tard. Ensuite est venu Yahoo Answers, puis Quora (et sa version française, Gozil). Quelle est donc la nouveauté apportée par le dernier-né du genre, Jelly ? Cette application pour téléphone intelligents a été créée par Biz Stone, le cofondateur du site de microblogging Twitter, et par Ben Finkel co-fondateur de Fluther, un site de questions et de réponses qui a déjà une méduse comme emblème.

Jelly est tout d’abord une application pour téléphone, disponible pour iPhone et Androïd. Elle s’adresse donc à un public qui a tendance à accéder au Net par ce biais plutôt que sur un ordinateur. Ensuite, elle a une ergonomie très simple et efficace. Les sites de questions et réponses sont habituellement basés sur du texte. Dans Jelly, tout démarre avec une image, sur laquelle on écrit sa question. Les questions arrivent comme un flux. L’utilisateur lit la question, peut lire la pile des réponses déjà données (on est rarement le premier à répondre) et répondre lui-même. Si on n’a pas la réponse à cette question ou bien si elle ne nous inspire pas, il suffit de la tirer vers le bas de l’écran pour la faire disparaître et passer à la suivante. Jelly permet aussi à celui qui pose une question de signifier aux visiteurs qu’il a obtenu une réponse satisfaisante et également (ce qui est essentiel) de dire merci à ceux qui ont répondu.

Jelly est une manière de poser des questions au moment où elles nous viennent à l’esprit et l’ensemble des réponses ne va pas constituer peu à peu une sorte d’encyclopédie. Cela peut changer la nature des questions : cela va donc du dépannage à la demande de conseil d’achat, en passant par des photographies énigmatiques dont il faut deviner le sujet et des questions d’actualité. Le côté ludique l’emporte sur l’aspect encyclopédique et pourra peut-être conquérir un public jeune, hyperconnecté et vivant dans l’instant présent.

Logo Jelly

C’est l’avenir qui dira si Jelly sera aussi inconsistant que de la gelée et se perdra dans la mer des nombreuses tentatives de créer The Next Big Thing ou bien si ce sera une belle méduse qui nous permettra de nous orienter dans l’océan du savoir partagé.

 

Financement communautaire

Tous ceux qui ont été membres actifs d’une association à but non lucratif savent à quel point le financement est une affaire complexe, qu’il s’agisse de projets culturels, humanitaires ou autres. Les collectivités publiques et les fondations ont des critères à respecter et bien des initiatives passent à travers les mailles du système. Dans ces cas-là, il faut trouver des donateurs, le plus souvent dans le cercle plus ou moins élargi des connaissances personnelles des membres. On récolte ainsi de petites sommes auprès d’un nombre de personnes important. Cette démarche est aujourd’hui grandement facilitée par des sites Internet permettant de lever des fonds pour des projets particuliers, tout en aggrandissant le cercle des donateurs. On appelle cela le crowdfunding ou, en bon français, financement communautaire.

Le plus principe de ces sites est simple. Il faut annoncer un projet, le promouvoir au moyen de textes, photos, vidéos et surtout, il faut proposer des contreparties intéressantes pouvant inciter les donations.  Il peut s’agit de billets gratuits, d’un repas à partager avec un artiste, d’une affiche, etc … Les donateurs peuvent choisir l’une des contreparties et donner la somme correspondante. Ils peuvent rester anonymes ou non, contribuer à plusieurs projets. Les initiateurs du projet définissent la somme qu’ils souhaitent réunir (et qui doit être réaliste) ainsi que la durée de la campagne. Il y a cependant une clause guillotine: si la somme n’est pas réunie à la fin de la campagne, les initiateurs ne touchent rien et les donateurs récupèrent leur mise. Il faut donc bien planifier sa campagne de levée de fonds et la relayer dans ses cercles de connaissances et sur les réseaux sociaux.

Le site le plus connu est l’américain Kickstarter. On y trouve les projets les plus divers: musique, cinéma, danse, théatre, art, design, etc. Les sommes recherchées peuvent aller jusqu’à plusieurs millions pour des films. En France, le site MyMajorCompany s’était d’abord profilé pour soutenir des projets musicaux. L’éventail est maintenant plus varié. Il est même possible de soutenir des projets de restauration de monuments historiques, comme le pont-levis du Mont Saint-Michel, et d’obtenir ainsi une déduction fiscale. Enfin, il existe un site analogue en Suisse, wemakeit, qui soutient des projets artistiques, créatifs et innovants, couvrant les catégories suivantes: l’architecture, l’art, la bande dessinée, la communauté, la cuisine, la danse, le design, les initiatives pour enfants, le cinéma, les jeux, la littérature, la mode, la musique, la photographie, la publication, la scène, la science, la technologie. A ce jour, 235 projets ont été couronnés de succès.

Il ne faut pas se leurrer. Il ne suffit pas de publier son projet sur une plateforme de financement communautaire pour obtenir l’argent souhaité. La préparation du dossier prend du temps. Il faut des images, une vidéo. De plus, il est important de relayer la publication sur le site auprès de ses connaissances, fans ou dans les médias sociaux. Il faut continuer à informer sur le déroulement de la campagne et surtout il faut convaincre en faisant preuve d’imagination, notamment dans la conception des contreparties. Enfin, il faut considérer que cette campagne assure une partie du financement et non pas l’ensemble.

wemakeit

http://www.kickstarter.com/

http://www.mymajorcompany.com/

http://wemakeit.ch/

Jeux Olympiques des musées

Les grands événements attirent l’attention et constituent toujours une bonne occasion de diffuser la culture auprès d’un public plus large. Les Jeux Olympiques n’échappent pas à cette règle. Un groupe de musées californiens a lancé une initiative intéressante et ludique sur Twitter pour encourager la diffusion d’oeuvres d’art plus ou moins liées au thème des Jeux olympiques et du sport. Ils ont créé un hashtag #MuseumOlympics grâce auquel les musées participants pouvaient partager des photos. De nombreux musées nord-américains se sont prêtés au jeu. C’est ainsi que des objets ou des représentations évoquant des postures d’athlètes ont été mis en ligne. Ci-dessous, un fragment de cuillère égyptienne rappelant une nageuse publiée par le Harvard Art Museum.

Source: harvardartmuseums.org via Harvard Art on Pinterest

Le classement de ces joutes, qui ont permis la diffusion d’environ un millier d’oeuvres, a été publié sous la forme d’un podium olympique:

Classement

Vous trouverez tous les résultats sur le site de Museum Olympics: http://external.ybca.org/museumolympics/.

Il était une fois un petit lapin

Mauvaise nouvelle pour les propriétaires de Nabaztag. Les serveurs de la société Mindscape se sont éteints suite à des difficultés financières. Est-ce que les petits lapins allaient prendre la poussière sur des étagères, se cantonner au rôle d’objet design?

Nabaztag Tag

C’est sans compter la compétence et l’inventivité des fans des lapins blancs. La société en déroute a publié code source. Avant même que les serveurs de Mindscape soient déconnectés, des serveurs alternatifs étaient déjà disponibles. Certains reprenaient les fonctionnalités du Nabaztag comme la lecture de flux RSS ou l’alerte email. D’autres repensaient l’utilisation du lapin. Ainsi le service gratuit Nabizdead, qui en est au stade très expérimental, projette de créer un Twitter des lapins. La connection du lapin est très simple. Il faut ensuite créer un compte sur Nabizdead pour envoyer des messages. Ces derniers sont lus par les lapins connectés à ce moment-là. On entend beaucoup de “Bonjour” et de “Hello”, mais c’est très amusant. Ce d’autant plus que le lapin peut décider de lire un de ces messages sans qu’on l’ait demandé. Sinon il suffit d’un clic sur le bouton supérieur pour écouter un message. Il existe aussi une possibilité d’échanger des messages privés, mais pour cela il faut connaître le numéro de série de l’autre personne. Une fonctionnalité permettant aux propriétaires de lapins de se connaître reste à créer, une sorte de Rabbitbook. Les créateurs de Nabizdead ont aussi créé une Application Programming Interface (API) pour ceux qui voudraient créer des applications supplémentaires.

On verra ce que deviennent ces lapins. J’imagine qu’on en créera plus de nouveaux et qu’il y aura plus de support pour ceux qui existent. C’est tout de même intéressant d’observer la survie de ces lapins, voire leur mutation. Peut-être même que d’autres créatures les rejoindront dans un Internet des objets sociaux.

Liens

Narcisse

Tout le monde connaît l’histoire de Narcisse. A sa naissance, le devin Tirésias avait prédit qu’il aurait une longue vieillesse s’il ne se connaissait pas. En grandissant, il se révèle être, d’une grande beauté mais orgueilleux : il repousse de nombreuses prétendantes, dont la nymphe Écho. Cette dernière lui lance une malédiction : un jour qu’il s’abreuve à une source, il voit son reflet dans l’eau et en tombe amoureux. Il reste alors de longs jours à se contempler et à désespérer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il finit par dépérir puis mourir d’une passion qu’il ne peut assouvir. En psychologie, le mythe de Narcisse symbolise ceux qui sont imbus de leur propre image.

Narcisse par le Caravage

Les réseaux sociaux entretiennent certainement le narcissisme puisque toute l’information s’organise autour de sa propre personnalité. Intel vient de développer une application intéressante à ce propos: The Museum of Me. Cette application, sur laquelle il suffit de se connecter avec son compte Facebook, génère une exposition virtuelle dont le sujet est soi-même. On se met à parcourir des salles pour admirer sur les murs les portraits de ses amis, ses propres albums de photos, les liens et les vidéos partagées, les mots utilisés le plus souvent.

Museum of Me

Museum of Me

Museum of Me

La première partie de l’exposition est donc centrée sur l’individu. On pénètre ensuite dans une salle où des robots manipulent des photos des profils d’amis pour recomposer, à la manière d’un puzzle, la photo de notre propre profil.

Museum of Me

Museum of Me

Finalement, en prenant de la distance, on voit apparaître peu à peu le graphe social, c’est-à-dire le réseau des amis de nos amis de nos amis. Ce graphe montre que chaque individu est lié à tous les autres et qu’il faut quelques relais (environ 6) pour atteindre une autre personne qu’on ne connaît pas personnellement.

Museum of Me

Tous les Narcisse contemporains ne meurent pas à force de contempler leur propre image. Les réseaux sociaux ne font pas que flatter notre égo, même si cet aspect est indiscutable. Ils nous relient au reste des gens connectés. Par les images, les vidéos, les liens, les commentaires que nous partageons, nous pouvons même entrer en contact avec des personnes qui ont les mêmes intérêts que nous. Les réseaux sociaux ne sont pas forcément néfastes, pour peu qu’on les emploie avec prudence.

Cette application est intéressante à plus d’un titre. Elle peut permettre à chacun de réfléchir à sa présence dans les réseaux sociaux. Elle utilise aussi la forme du musée virtuel que l’on retrouve de plus en plus souvent sur Internet. Des marques, par exemple, créent de tels musées pour présenter leur histoire et leurs différents modèles, dans un but marketing (qui n’est pas tout à fait absent ici). Le musée virtuel peut traiter de tous les sujets et non pas seulement ceux qui sont habituellement présents dans les musées réels. Sur Internet, il tend à devenir une forme, un genre. La muséographie retenue est assez habile. La visite commence comme une visite dans un musée réel, en passant d’une salle à l’autre avec d’autres visiteurs. Ensuite il y a comme une prise de distance, un éloignement à travers l’espace du graphe social. Le tout est accompagné d’une musique qui donne à l’ensemble une certaine poésie. Seul regret, l’exportation sur Facebook se fait sous la forme d’un album de photos et non pas d’une vidéo.

http://www.intel.com/museumofme

Web save the Queen

La royauté britannique s’est toujours montrée friande de technologie.  En 1957 déjà, la Reine d’Angleterre avait prononcé un message télévisé. 50 ans plus tard, elle a adressé ses vœux de Noël au peuple britannique sur YouTube. Elle possède d’ailleurs un iPod que le président américain Barack Obama lui a offert en 2009. Il n’est donc pas étonnant que pour la transmission du mariage du Prince William et de Catherine Middleton, la Couronne britannique ait fait appel aux médias sociaux. Fini de rester assis sur son canapé, devant son petit écran, en écoutant le commentaire des émules de Léon Zitrone. Regarder un mariage royal aujourd’hui devient une expérience communautaire.  Tout appareil connecté à Internet était bon pour suivre l’événement en direct: ordinateur, tablette ou téléphone portable. Peu importe que l’on soit en voyage, au supermarché ou au restaurant. On pouvait découvrir la simplicité sophistiquée de la robe de mariée, le défilé des têtes couronnées et des célébrités ou la parade en carrosse. Plus encore, on pouvait obtenir facilement des informations sur les invités, l’arbre généalogique de la famille royale ou les différents palais de Londres. Mais surtout il devenait possible de partager ses émotions, sa surprise ou même ses critiques (sur certains chapeaux par exemple).

Le Palais royal avait misé sur plusieurs canaux. Le mariage a été transmis en direct sur You Tube où les images de la BBC étaient retransmises sur le Royal Channel. A côté des images télévisées, on pouvait voir défiler un commentaire expliquant le détail de la cérémonie, donnant des détails sur les personnes présentes ou décrivant les différents lieux où se déroulait l’action. Il était même possible de féliciter les jeunes mariés en postant une vidéo.

Mariage royal sur You Tube

http://www.youtube.com/user/TheRoyalChannel

Parallèlement une équipe de communicateurs commentait le mariage sur Twitter depuis Buckingham Palace. Certains messages de félicitation  était même retwittés. A mentionner celui de la reine Rania de Jordanie.

Clarence House Twitter

@clarencehouse

Enfin les photos officielles de l’événement ont été postées sur Flickr. On peut notamment y voir les images des deux gâteaux.

The Royal Wedding Cake

http://www.flickr.com/photos/britishmonarchy/

Un mariage royale anglais est tout à fait le type d’événement qui suscite un énorme intérêt et beaucoup d’émotions. De nombreuses personnes à travers le monde ont vécu ceux de la Princesse Anne et de Mark Philipps ou celui du Prince de Galles et de Lady Diana devant leur télévision (sans parler des funérailles de cette dernière). Ces téléspectateurs avaient le sentiment de faire partie d’une immense communauté qui se créait le temps d’une messe. Ils étaient cependant dans l’impossibilité de partager cet événement avec d’autres personnes que celles qui se trouvaient dans la même pièce. Maintenant il est possible de partager ses sentiments avec le monde entier, avec ses amis sur Facebook ou ceux qui nous suivent sur Twitter, de commenter costumes, chapeaux et coupes de cheveux ou alors de donner son opinion sur les dépenses liées à un mariage royal. Chacun peut avoir le sentiment de participer à l’événement sans devoir se déplacer jusqu’à Londres. Sans nul doute, cette opération ne peut que redorer le blason de la royauté. Web save the Queen!

Autres sites intéressants:

Site officiel de la Monarchie britannique: http://www.royal.gov.uk/

Site officiel du Prince de Galles: http://www.princeofwales.gov.uk/

Site officiel du mariage: http://www.officialroyalwedding2011.org/

Obama offre à la reine Elizabeth II un iPod personnalisé

Communautés en ligne, co-création et e-réputation

La seconde journée à Lift a été essentiellement consacrée aux communautés en ligne, à leur engagement dans des projets de co-création et aux conséquences que la participation à ces communautés peut avoir pour la réputation des individus qui en sont membres.
Chris Headcock a rappelé que l’histoire du Net se confond avec celle des communautés en ligne. Qu’on se rappelle Usenet ou les mailing lists. Du reste, ces communautés ne sont pas toutes sur le Web. Il y a beaucoup de communautés invisibles (pour Google), qui se créent à travers des applications pour téléphones portables.
Plusieurs orateurs se sont alors penchés sur la question de l’engagement de communautés en ligne dans des projets. Pour Nick Coates, la co-création a débuté bien avant la naissance d’Internet. Nous la (re)découvrons un peu comme Monsieur Jourdain découvrait la prose. Le Web donne simplement de nouveaux outils de collaboration et permet d’accéder à un réseau humain beaucoup plus large. La co-création ne se confond ni avec la collaboration, ni avec le crowdsourcing. C’est un processus qui doit être géré et dont le but est de produire quelque chose de concret. Le projet Fiat Mio, présenté par Gabriel Borges dans une masterclass, peut servir d’illustration à cette problématique. Fiat Brésil a décidé de créer une voiture-concept avec l’aide des clients. Une plate-forme collaborative a donc été lancée. Elle a attiré 19000 participants inscrits et recueilli 11000 idées. Ces idées ont débouché sur des spécifications qui ont été publiées sous une licence Creative Commons. Ces spécifications ont ensuite été interprétées par les designers et les ingénieurs de Fiat qui ont créé un modèle fonctionnel. Ce modèle a été présenté au salon de l’automobile de Sao Paulo en 2010.

Fiat Mio

http://www.fiatmio.cc/en/

La discussion qui a suivi l’exposition de ce projet a été très nourrie. Certains participants se demandaient si on ne serait pas arrivé à un résultat analogue avec un processus classique. Il est probable que oui. Où est donc l’avantage de l’implication d’une communauté dans un processus de création ?
Nous avons peut-être affaire à un changement de paradigme profond. Si l’on reprend l’histoire de la voiture, au départ, il y a les inventeurs eux-mêmes. Voilà pourquoi tant de marques de voitures portent le nom de leur créateur (Porsche, Chevrolet, Opel, …). Ensuite ce sont des équipes d’ingénieurs et de designers (aidés peut-être par le service de marketing) qui conçoivent les modèles. Ils impliquent certainement des utilisateurs au cours de leurs recherche, mais sans ouvrir le processus à tout le monde. La voiture, comme beaucoup d’autres objets de notre quotidien, est devenu un objet lié aux désirs profonds de l’individu. Jean-Claude Biver nous disait qu’on n’achète pas une montre pour connaître l’heure: c’est bien plus que cela.L e consommateur souhaite s’impliquer dans le processus de création: on parle de plus en plus de consommacteur. Tous les individus ne participent pas, loin s’en faut. Tiffany St James a rappelé que ceux qui participent de manière intense à Wikipédia ne représentent que 1% des participants. Les autres observent, mais savent que leur participation est ouverte. On n’arrive peut-être pas à de meilleurs produits avec un processus de co-création en ligne, mais les consommateurs ont le sentiment de mieux pouvoir s’approprier ces produits.
Reste à voir les conséquences de cette vie intense passée dans des communautés en ligne. C’est la question de la e-réputation. On est passé des petits villages où tout le monde savait tout sur tout le monde à l’anonymat des grandes villes. Puis Internet et les médias sociaux sont arrivés. Comme l’affirme Brian Solis, nous avons trois vies: une vie publique, une vie privée et une vie secrète. Les médias sociaux contribuent à les mêler. On retourne à un village global dans lequel ce sont des algorithmes qui calculent l’indice de réputation des gens qui participent.

http://www.peerindex.net/

http://klout.com/

Brian Solis affirme que ce qui peut jouer contre nous peut aussi jouer pour nous. Nos activités en ligne contribuent à notre capital social. A chacun de participer et de faire grimper ce capital.

Intelligence collective et révolutions

La première session de Lift2011 s’est faite l’écho des événements récents dans le monde arabe. Le propos du premier orateur, Don Tapscott, l’auteur de l’ouvrage MacroWikinomics, portait sur l’émergence d’un âge de l’intelligence collective (Age of Networked Intelligence). La révolution tunisienne s’est faite sans leader, contrairement aux révolutions du 20ème siècle. C’est pourquoi il la qualifie de wikirévolution. A ses yeux, il fallait attendre une génération de “digital natives” pour qu’une telle révolution survienne. Ces “digital natives” sont informés, peuvent accéder au savoir facilement, mais en même temps, ils sont dans un monde sans réelles perspectives. Pour qualifier ce qu’il faut faire afin d’arriver à cet âge de l’intelligence collective, Don Tapscott use d’une métaphore informatique: il faut “rebooter” les affaires et le monde. Il évoque cinq principes fondamentaux permettant ce redémarrage: la collaboration, l’ouverture, le partage, l’interdépendance et l’intégrité. Parmi les modèles qu’il donne, il oppose aux journaux traditionnels (même en ligne) le Huffington Post. Aux rencontres internationales, il préfère des actions collaboratives concrètes comme Ushahidi. Il compare cet âge de l’intelligence collective à l’intelligence d’un essaim d’oiseaux dans lequel aucun leader ne guide les mouvements. Si personne ne doute des valeurs liées à cet âge de l’intelligence collective, on est en droit de se demander ce que devient l’individu dans cette nouvelle ère et ce qu’il advient de son libre-arbitre. Les desseins de cette intelligence collective sont-ils les mêmes que ceux des individus qui la nourrissent? Question philosophique s’il en est.
L’exposé de Ben Hammersley avait un certain écho avec le précédent, dans la mesure où il montrait la coexistence de deux générations. L’une vit dans un monde pyramidal, fait de hiérarchies, où chacun connaît sa place. L’autre, faite de gens très jeunes, est plongée dans un monde de réseaux et ses logiques d’association sont basées sur les seuls intérêts. Au milieu, il y a nous, c’est-à-dire les gens qui assistent à des conférences comme Lift ou leurs semblables. Les blocages sont issus du fait que ceux qui vivent dans un monde pyramidal ne peuvent pas comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre ce qu’ils ne comprennent pas (They can’t understand that they can’t understand what they can’t understand). Charge à nous (le fameux nous) de leur expliquer …

They can't understand that they can't understand what they can't understand

David Galbraith, l’un des inventeurs du format RSS et co-fondateur de Yelp, a évoqué le rôle des utilisateurs dans ce que sera le futur Internet. Il a notamment montré en quoi des systèmes de recommandation basés sur des humains valaient mieux que ceux qui sont basés sur des algorithmes. Il vaut mieux recourir à Facebook qu’à Google pour savoir où se trouve le meilleur sushi bar.
Jean-Claude Biver est venu parler de l’innovation. A ses yeux, nous devons innover depuis le premier jour où nous sommes nés. Pour cela, il faut accepter les erreurs. L’enfant naît avec des jambes sans savoir marcher. Il va essayer et tomber des centaines de fois. A chaque fois, son cerveau apprend et l’enfant finit par savoir marcher. L’apprentissage par erreur est un processus positif. Pour lui, il faut essayer de garder cette attitude innovatrice, créative et ne pas se laisser mettre en forme par des différents systèmes auxquels nous sommes confrontés. L’innovation et la créativité sont plus importantes que le savoir, qui peut s’acquérir. Pour innover, il faut être le premier, il faut être unique et il faut être différent.
Matthias Lüfkens, directeur associé au WEF, nous a fait un petit cours de Twiplomacy. Il a montré, cartes à l’appui, comment les chefs d’état utilisent Twitter et comment ils s’échangent des messages entre eux. Ce sont les chefs d’état sud-américains qui utilisent le plus ce moyen. L’orateur a relevé que le président russe, Medvedev, publiait lui-même ses messages dans Twitter et postait aussi des photos dans Twitpic. Arnold Schwarzenegger utilisait même Twitter pour dialoguer avec ses concitoyens en répondant à leurs questions. Grâce à Twitter, les leaders deviennent plus proches de leurs administrés et peuvent entamer une conversation.

Twiplomacy: Amérique du Sud

Hululement

La chouette dort le jour et vit la nuit. Elle scrute autour d’elle grâce à ses grands yeux ronds et son cou agile. On entend au loin son hululement sans jamais la voir. La chouette est une belle métaphore de l’accroc aux réseaux sociaux qui passe de longues veillées derrière son écran, en brassant d’énormes quantités d’informations (pas toujours utiles) et en postant des messages à tout va sans être sûr d’être repéré. C’est peut-être pour cela que les créateurs de Hootsuite ont choisi de faire allusion au hululement de la chouette (hoot) en nommant leur application. Cette dernière est censée aider les grands utilisateurs des réseaux sociaux à suivre et à gérer leurs différents comptes.

Image: John Morris (Flickr)

Hootsuite permet de lire et d’écrire sur plusieurs réseaux sociaux, notamment sur Twitter et Facebook. Cette application peut vous faciliter la vie. Vous devez, par exemple, publier une annonce importante sur Twitter. Mais à ce moment-là, vous êtes occupé à une autre tâche ou bien vous dormez. Il suffit d’écrire son message dans Hootsuite, d’indiquer l’heure et la date de publication et de sélectionner les réseaux sociaux où il doit paraître. On peut aussi saisir des fils RSS dans Hoosuite et déterminer dans quels réseaux sociaux on veut les diffuser. Suprême raffinement, l’application permet même de saisir un message standard d’annonce comme: “J’ai écrit dans mon blog”.

A travers Hootsuite, on peut créer un flux correspondant à une recherche dans un des réseaux sociaux comportant plusieurs mots-clés. Il ouvre un accès à la recherche Twitter. Il constitue un outil de monitoring intéressant.

Hootsuite comporte d’autres fonctionnalités. Il a un module de statistiques analysant votre activité dans Twitter. Il permet aussi de laisser un collaborateur accéder aux réseaux sociaux, ce qui peut être pratique pour des comptes d’entreprises ou d’institution. Hootsuite comporte aussi un gestionnaire de tâches. La version gratuite est cependant limitée. Une version professionnelle permet de suivre plus de fils RSS et d’intégrer plus de collaborateurs.

Cet outil a beaucoup de fonctionnalités. Il sera intéressant de voir si elles trouveront toutes des utilisateurs. En attendant, pendant que la chouette hulule au fond des bois, les internautes peuvent dormir tranquilles. Leurs comptes dans les réseaux sociaux sont sous bonne garde …

http://hootsuite.com/