Communautés en ligne, co-création et e-réputation

La seconde journée à Lift a été essentiellement consacrée aux communautés en ligne, à leur engagement dans des projets de co-création et aux conséquences que la participation à ces communautés peut avoir pour la réputation des individus qui en sont membres.
Chris Headcock a rappelé que l’histoire du Net se confond avec celle des communautés en ligne. Qu’on se rappelle Usenet ou les mailing lists. Du reste, ces communautés ne sont pas toutes sur le Web. Il y a beaucoup de communautés invisibles (pour Google), qui se créent à travers des applications pour téléphones portables.
Plusieurs orateurs se sont alors penchés sur la question de l’engagement de communautés en ligne dans des projets. Pour Nick Coates, la co-création a débuté bien avant la naissance d’Internet. Nous la (re)découvrons un peu comme Monsieur Jourdain découvrait la prose. Le Web donne simplement de nouveaux outils de collaboration et permet d’accéder à un réseau humain beaucoup plus large. La co-création ne se confond ni avec la collaboration, ni avec le crowdsourcing. C’est un processus qui doit être géré et dont le but est de produire quelque chose de concret. Le projet Fiat Mio, présenté par Gabriel Borges dans une masterclass, peut servir d’illustration à cette problématique. Fiat Brésil a décidé de créer une voiture-concept avec l’aide des clients. Une plate-forme collaborative a donc été lancée. Elle a attiré 19000 participants inscrits et recueilli 11000 idées. Ces idées ont débouché sur des spécifications qui ont été publiées sous une licence Creative Commons. Ces spécifications ont ensuite été interprétées par les designers et les ingénieurs de Fiat qui ont créé un modèle fonctionnel. Ce modèle a été présenté au salon de l’automobile de Sao Paulo en 2010.

Fiat Mio

http://www.fiatmio.cc/en/

La discussion qui a suivi l’exposition de ce projet a été très nourrie. Certains participants se demandaient si on ne serait pas arrivé à un résultat analogue avec un processus classique. Il est probable que oui. Où est donc l’avantage de l’implication d’une communauté dans un processus de création ?
Nous avons peut-être affaire à un changement de paradigme profond. Si l’on reprend l’histoire de la voiture, au départ, il y a les inventeurs eux-mêmes. Voilà pourquoi tant de marques de voitures portent le nom de leur créateur (Porsche, Chevrolet, Opel, …). Ensuite ce sont des équipes d’ingénieurs et de designers (aidés peut-être par le service de marketing) qui conçoivent les modèles. Ils impliquent certainement des utilisateurs au cours de leurs recherche, mais sans ouvrir le processus à tout le monde. La voiture, comme beaucoup d’autres objets de notre quotidien, est devenu un objet lié aux désirs profonds de l’individu. Jean-Claude Biver nous disait qu’on n’achète pas une montre pour connaître l’heure: c’est bien plus que cela.L e consommateur souhaite s’impliquer dans le processus de création: on parle de plus en plus de consommacteur. Tous les individus ne participent pas, loin s’en faut. Tiffany St James a rappelé que ceux qui participent de manière intense à Wikipédia ne représentent que 1% des participants. Les autres observent, mais savent que leur participation est ouverte. On n’arrive peut-être pas à de meilleurs produits avec un processus de co-création en ligne, mais les consommateurs ont le sentiment de mieux pouvoir s’approprier ces produits.
Reste à voir les conséquences de cette vie intense passée dans des communautés en ligne. C’est la question de la e-réputation. On est passé des petits villages où tout le monde savait tout sur tout le monde à l’anonymat des grandes villes. Puis Internet et les médias sociaux sont arrivés. Comme l’affirme Brian Solis, nous avons trois vies: une vie publique, une vie privée et une vie secrète. Les médias sociaux contribuent à les mêler. On retourne à un village global dans lequel ce sont des algorithmes qui calculent l’indice de réputation des gens qui participent.

http://www.peerindex.net/

http://klout.com/

Brian Solis affirme que ce qui peut jouer contre nous peut aussi jouer pour nous. Nos activités en ligne contribuent à notre capital social. A chacun de participer et de faire grimper ce capital.

Intelligence collective et révolutions

La première session de Lift2011 s’est faite l’écho des événements récents dans le monde arabe. Le propos du premier orateur, Don Tapscott, l’auteur de l’ouvrage MacroWikinomics, portait sur l’émergence d’un âge de l’intelligence collective (Age of Networked Intelligence). La révolution tunisienne s’est faite sans leader, contrairement aux révolutions du 20ème siècle. C’est pourquoi il la qualifie de wikirévolution. A ses yeux, il fallait attendre une génération de “digital natives” pour qu’une telle révolution survienne. Ces “digital natives” sont informés, peuvent accéder au savoir facilement, mais en même temps, ils sont dans un monde sans réelles perspectives. Pour qualifier ce qu’il faut faire afin d’arriver à cet âge de l’intelligence collective, Don Tapscott use d’une métaphore informatique: il faut “rebooter” les affaires et le monde. Il évoque cinq principes fondamentaux permettant ce redémarrage: la collaboration, l’ouverture, le partage, l’interdépendance et l’intégrité. Parmi les modèles qu’il donne, il oppose aux journaux traditionnels (même en ligne) le Huffington Post. Aux rencontres internationales, il préfère des actions collaboratives concrètes comme Ushahidi. Il compare cet âge de l’intelligence collective à l’intelligence d’un essaim d’oiseaux dans lequel aucun leader ne guide les mouvements. Si personne ne doute des valeurs liées à cet âge de l’intelligence collective, on est en droit de se demander ce que devient l’individu dans cette nouvelle ère et ce qu’il advient de son libre-arbitre. Les desseins de cette intelligence collective sont-ils les mêmes que ceux des individus qui la nourrissent? Question philosophique s’il en est.
L’exposé de Ben Hammersley avait un certain écho avec le précédent, dans la mesure où il montrait la coexistence de deux générations. L’une vit dans un monde pyramidal, fait de hiérarchies, où chacun connaît sa place. L’autre, faite de gens très jeunes, est plongée dans un monde de réseaux et ses logiques d’association sont basées sur les seuls intérêts. Au milieu, il y a nous, c’est-à-dire les gens qui assistent à des conférences comme Lift ou leurs semblables. Les blocages sont issus du fait que ceux qui vivent dans un monde pyramidal ne peuvent pas comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre ce qu’ils ne comprennent pas (They can’t understand that they can’t understand what they can’t understand). Charge à nous (le fameux nous) de leur expliquer …

They can't understand that they can't understand what they can't understand

David Galbraith, l’un des inventeurs du format RSS et co-fondateur de Yelp, a évoqué le rôle des utilisateurs dans ce que sera le futur Internet. Il a notamment montré en quoi des systèmes de recommandation basés sur des humains valaient mieux que ceux qui sont basés sur des algorithmes. Il vaut mieux recourir à Facebook qu’à Google pour savoir où se trouve le meilleur sushi bar.
Jean-Claude Biver est venu parler de l’innovation. A ses yeux, nous devons innover depuis le premier jour où nous sommes nés. Pour cela, il faut accepter les erreurs. L’enfant naît avec des jambes sans savoir marcher. Il va essayer et tomber des centaines de fois. A chaque fois, son cerveau apprend et l’enfant finit par savoir marcher. L’apprentissage par erreur est un processus positif. Pour lui, il faut essayer de garder cette attitude innovatrice, créative et ne pas se laisser mettre en forme par des différents systèmes auxquels nous sommes confrontés. L’innovation et la créativité sont plus importantes que le savoir, qui peut s’acquérir. Pour innover, il faut être le premier, il faut être unique et il faut être différent.
Matthias Lüfkens, directeur associé au WEF, nous a fait un petit cours de Twiplomacy. Il a montré, cartes à l’appui, comment les chefs d’état utilisent Twitter et comment ils s’échangent des messages entre eux. Ce sont les chefs d’état sud-américains qui utilisent le plus ce moyen. L’orateur a relevé que le président russe, Medvedev, publiait lui-même ses messages dans Twitter et postait aussi des photos dans Twitpic. Arnold Schwarzenegger utilisait même Twitter pour dialoguer avec ses concitoyens en répondant à leurs questions. Grâce à Twitter, les leaders deviennent plus proches de leurs administrés et peuvent entamer une conversation.

Twiplomacy: Amérique du Sud

Hululement

La chouette dort le jour et vit la nuit. Elle scrute autour d’elle grâce à ses grands yeux ronds et son cou agile. On entend au loin son hululement sans jamais la voir. La chouette est une belle métaphore de l’accroc aux réseaux sociaux qui passe de longues veillées derrière son écran, en brassant d’énormes quantités d’informations (pas toujours utiles) et en postant des messages à tout va sans être sûr d’être repéré. C’est peut-être pour cela que les créateurs de Hootsuite ont choisi de faire allusion au hululement de la chouette (hoot) en nommant leur application. Cette dernière est censée aider les grands utilisateurs des réseaux sociaux à suivre et à gérer leurs différents comptes.

Image: John Morris (Flickr)

Hootsuite permet de lire et d’écrire sur plusieurs réseaux sociaux, notamment sur Twitter et Facebook. Cette application peut vous faciliter la vie. Vous devez, par exemple, publier une annonce importante sur Twitter. Mais à ce moment-là, vous êtes occupé à une autre tâche ou bien vous dormez. Il suffit d’écrire son message dans Hootsuite, d’indiquer l’heure et la date de publication et de sélectionner les réseaux sociaux où il doit paraître. On peut aussi saisir des fils RSS dans Hoosuite et déterminer dans quels réseaux sociaux on veut les diffuser. Suprême raffinement, l’application permet même de saisir un message standard d’annonce comme: “J’ai écrit dans mon blog”.

A travers Hootsuite, on peut créer un flux correspondant à une recherche dans un des réseaux sociaux comportant plusieurs mots-clés. Il ouvre un accès à la recherche Twitter. Il constitue un outil de monitoring intéressant.

Hootsuite comporte d’autres fonctionnalités. Il a un module de statistiques analysant votre activité dans Twitter. Il permet aussi de laisser un collaborateur accéder aux réseaux sociaux, ce qui peut être pratique pour des comptes d’entreprises ou d’institution. Hootsuite comporte aussi un gestionnaire de tâches. La version gratuite est cependant limitée. Une version professionnelle permet de suivre plus de fils RSS et d’intégrer plus de collaborateurs.

Cet outil a beaucoup de fonctionnalités. Il sera intéressant de voir si elles trouveront toutes des utilisateurs. En attendant, pendant que la chouette hulule au fond des bois, les internautes peuvent dormir tranquilles. Leurs comptes dans les réseaux sociaux sont sous bonne garde …

http://hootsuite.com/

En avant la musique!

Transformer l’iPad en un instrument de musique permettant à chacun, y compris ceux qui n’ont aucune notion de solfège, de jouer de la musique, tel est le but de l’application “Magic Fiddle”. Elle a été créée par Smule, qui a déjà produit Ocarina, qui transforme un iPad en flûte.

Avec Magic Fiddle, le iPad se transforme en violon. Un bref tutorial donne les bases nécessaires à l’éxécution de morceaux simples. On entraîne les arpèges et puis on se lance. Une série de pièces sont déjà disponibles dans l’application et il est possible d’en acheter d’autres. Parmi les morceaux disponibles: Pomp and Circonstance, l’Ave Maria de Shubert, le Canon de Pachelbel et divers airs de Noël.

Le tutorial attire l’attention du débutant sur l’importance de la position (debout) et sur la manière dont il faut tenir son instrument. Ce dernier comporte trois cordes.  La distance entre les cordes est réglable dans les paramètres. Il faut aussi jouer avec quatre doigts.

Magic Fiddle

Une fois le tutorial exécuté, il faut se lancer. Les notations musicales sont simples à comprendre: un petit trait de lumière vient frapper la corde à l’endroit où il faut jouer. C’est très simple et avec un peu d’habitude, les doigts “attrapent” les notes. L’application donne rapidement l’impression que l’on joue. Bien entendu, il s’agit d’une exécution un peu mécanique, rappelant les orgues électroniques pour enfants et leurs codes de couleurs.

L’application indique à l’utilisateur après chaque exécution combien de notes justes il a joué. Il lui accorde aussi une médaille de bronze, d’argent ou d’or. Cela permet de progresser, mais cela transforme aussi la musique en jeu d’habileté.

Comme Ocarina, Magic Fiddle est une application qui permet de partager son art avec le monde entier. Pour peu que l’on soit d’accord, ce qu’on joue est associé avec notre position sur le globe. D’autres utilisateurs peuvent essayer de trouver des musiciens sur la carte et les écouter. L’avantage, c’est qu’on réalise vite qu’il y a moins bon que soi …

Le musée virtuel de la télévision


Toujours à Lift, Jean Burgess, chercheuse australienne, a présenté la recherche qu’elle a consacré à You Tube. Au départ, You Tube était un produit conçu par des développeurs qui n’avaient pas la moindre idée de ce qu’on pourrait faire avec ce système. Aujourd’hui, c’est une véritable communauté en ligne. 50% de son contenu a été produit par ses utilisateurs. Le 42% du contenu est traditionnel: il provient des télévisions. Les utilisateurs de You Tube archivent tout ce qui est digne d’être conservé à leurs yeux. You Tube est donc aussi un projet collectif d’archive culturelle. C’est le plus grand musée de la télévision et ce qui entre dans sa collection a été choisi par la communauté. Evidemment la communauté de You Tube se heurte au problème de la propriété intellectuelle.

Digital natives: mythe ou réalité?


Qu’en est-il des digital natives? Lift a tenté de répondre en y consacrant une session. Antonio Casilli, chercheur à l’EHESS, a montré que cette catégorie ne correspondait pas à une évidence du point de vue empirique. Il s’agirait d’une construction dues à des raisons économiques (les jeunes sont friands de produits à forte valeur ajoutée comme les jeux), culturelles (vision optimiste du futur) et démographique (exclusion sociale des seniors).

Dans la même session, un digital native est venu expliquer comment sa génération utilise Internet. Il nous a expliqué les attentes et pratiques des jeunes, forcément nés avec un ordinateur dans les mains. Tout d’abord, ils s’attendent à tout ce qu’ils trouvent sur le Net soit gratuit. La seule chose qu’ils payent est l’abonnement mensuel. Tout doit aussi être simple, rapide, facile. Ils baignent dans une information en temps réel, accessible constamment. Quant à Facebook, tout le monde l’utilise. Les jeunes ne sont pas préoccupés autrement par les problèmes liés à la vie privée. A la question de savoir s’il avait un sentiment d’addiction, posée par le public, notre jeune digital native a répondu par la négative.

Alors, ils existent, ces digital natives? Ce qui est certain, c’est que la question va disparaître avec le temps. De plus, il existera toujours dans la société des pratiques variables selon les individus.

Le futur des manifestations

Ce titre résume assez bien ma matinée à la Conférence Lift. J’ai tout d’abord participé à un atelier consacré aux changements induits par les nouvelles technologies dans l’organisation de conférences, de rencontres, animé par Gianfranco Chicco. Dans un passé récent, il fallait se déplacer physiquement pour assister à une conférence. Elle avait lieu dans un endroit bien circonscrit (un centre de congrès). Aujourd’hui, grâce à Internet, un cercle beaucoup plus large de personnes peuvent bénéficier des contenus qui sont présentées. Toute conférence qui se respecte a une plateforme Internet, qui peut être prolongée par diverses applications sur téléphone ou tablettes. Celui qui ne peut pas s’y rendre peut suivre les présentations et discussions sur le site, le plus souvent sous la forme d’un live stream. Les diaporamas sont mis en ligne. Les participants commentent ce qu’ils entendent sur leurs blogs (eh oui!) ou sur Twitter (#lift10). Le temps a éclaté aussi: la plateforme permet aux participants d’interagir entre eux avant le premier jour, quand ils n’organisent pas le contenu en faisant des propositions et en les soumettant au vote. Quel est donc encore l’intérêt de participer physiquement à une manifestation comme Lift? L’animateur de l’atelier l’a bien dit: si le contenu est important, c’est l’expérience qui est déterminante. Les organisateurs doivent tout entreprendre pour que les gens qui viennent assister à une conférence vivent une expérience (intéressante, inoubliable, …). Bien souvent, la qualité de cette expérience se joue en dehors des présentations. Il faut favoriser les rencontres entre les gens, éviter que les participants ne parlent qu’avec ceux qu’ils connaissent déjà. Il faut mettre en place des systèmes permettant aux gens d’apporter leurs contributions. Les manifestations ne sont donc pas mis en danger par les nouvelles technologie: leur statut d’expérience les enlève de la liste des institutions mis à mal par Internet. En même temps, leur impact devient plus grand, car le Web joue une caisse de résonance. Aujourd’hui nous pouvons tous profiter des conférences sur Internet les plus importantes en ne nous rendant qu’à certaines d’entre elles.

La première session de la journée a été consacrée à l’impact des réseaux sociaux dans le domaine de la politique. Rahaf Harfoush a travaillé dans l’équipe de campagne de Barack Obama. Elle nous a expliqué les principes sur lesquels elle se basait. L’horizontalité des réseaux sociaux a permis de gagner plus de citoyens à sa cause et de lever plus de fonds (67% des fonds proviennent de la plateforme Internet). En s’inscrivant sur la plateforme, on devenait membre d’un réseau social qu’on pouvait ensuite contribuer à étendre. Rahaf Harfoush a ensuite passé en revue d’autres cas d’utilisation des réseaux sociaux dans le domaine politique, qu’il s’agisse de mouvements de protestation, d’efforts des gouvernements de rendre leur action transparentes.

Claudia Sommer nous a parlé d’un sujet d’actualité. Webmanager de Greenpeace Allemagne, elle a montré comme cette ONG utilisait les réseaux sociaux pour ses campagnes. Greenpeace utilise plusieurs réseaux sociaux, mais a aussi mis en place sa propre plateforme, Green Action, à partir de laquelle il est possible de lancer des campagnes.

Le langage de la nature

Pendant longtemps, on a cherché à percer le langage de la nature. Les plantes et les animaux avaient-ils quelque chose à nous dire? Peut-être. Mais comment interagir avec eux et comment comprendre ce qu’ils disent? Dernièrement, des scientifiques ont découvert qu’une espèce de singe possédait un langage avec une syntaxe élaborée: le mone de Campbell, de la famille des cercopithèques. Le mâle possède six cris (Boom, Krak, Hok, Hok-oo, Krak-oo, Wak-oo) avec lesquels il forme de longues séquences vocales de 25 cris successifs en moyenne. L’observation a montré que ces séquences correspondaient à divers événements ou dangers, comme la chute d’un arbre ou la présence d’un léopard.

Mone de Campbell

De la syntaxe chez nos cousins primates (CNRS)

Mais il ne sera peut-être pas nécessaire d’apprendre le dialecte du mone de Campbell pour parler avec nos amis les bêtes. Mattel, créateur de la poupée Barbie, est en train de mettre au point un collier pour chien qui détectera ses bruits et mouvements. Le collier transmettra ces données à l’ordinateur via une clé USB et un logiciel les traduira sous forme de messages dans Twitter. Ainsi on pourra savoir ce que fait son chien à la maison.

Mais le progrès ne s’arrête pas en si bon chemin. Depuis quelques années, il est possible de connecter une plante à Twitter afin qu’elle se manifeste quand on a oublié de l’arroser. Il suffit pour cela d’installer un petite capteur dans le pot. Attention! il s’agit d’un kit à monter soi-même.

http://twitter.com/pothos

http://www.botanicalls.com/kits/

Ericsson a mis au point un un arbre connecté (Connected Tree) qui est pourvu de capteurs analysant ce qui se passe autour de lui. Les informations des capteurs sont ensuite envoyées sur Twitter ou sur un téléphone par sms.

J’ignore ce que signifie Krak Boom Hok dans le langage des mones de Campbell (contrairement à celui de Jacques Dutronc), mais je sais que cette expression a été conçue dans le cerveau de l’animal suite à une observation (un léopard rôde dans le coin) et dans un but (charitable) d’avertir ses congénères d’un danger. En revanche le toutou qui aura reçu un joli collier Puppy Tweets ou l’arbre connecté d’Ericsson n’ont pas l’intention de communiquer et ne sont même pas conscient de le faire. De plus, le message est produit par un algorithme qui définit le sens de chaque mouvement ou bruit. Comme on le sait, les algorithmes ne poussent pas dans la nature, mais sont créés par des humains. Le sens donné à tel son est donc totalement arbitraire.

Avec de telles applications, on ne crée pas une communication entre des animaux ou des plantes d’un côté et des hommes. En revanche, on commence à intégrer les éléments du vivant dans l’hypermonde en traduisant certains comportements de manière arbitraire dans notre propre langage. Depuis que les animaux ont comme tâche principale de nous tenir compagnie (et de combler des vides affectifs), nous avons tendance à leur prêter des caractéristiques humaines. “Il ne lui manque que la parole!” entend-t-on souvent à propos d’un chien. Recevoir des soi-disant messages de leur part ne fera qu’accroître cette tendance. De plus, au travail ou en route, on sera bombardé de messages provenant de son chien ou de sa plante d’appartement. Est-ce cela sera rassurant ou au contraire angoissant? On en viendra à se précipiter à la maison pour constater que les batteries du collier sont à plat …

Au fait, peut-on prendre des cours du langage du mone de Campbell?

Une loi de Moore pour les réseaux sociaux

Lors du Web 2.0 Summit de novembre 2008, Mark Zuckerberger, l’un des fondateurs et le directeur exécutif de Facebook, a émis l’hypothèse d’une loi analogue à la loi de Moore pour le partage d’information sur les réseaux sociaux. Selon Gordon Moore, le fondateur d’Intel, la capacité des puces électroniques devait doubler tous les deux ans. Sa prédiction s’est révélée étonnamment exacte pendant longtemps, mais elle butte maintenant sur des frontières physiques liées aux matériaux utilisés. Zuckerberger postule que la quantité d’informations partagée par les utilisateurs des réseaux sociaux va doubler tous les ans.

http://bits.blogs.nytimes.com/2008/11/06/zuckerbergs-law-of-information-sharing/

Les derniers chiffres publiés par comScore tendent à prouver que cette prédiction est correcte. En un an, le nombre de visiteurs uniques par mois de Facebook a doublé, passant de 54 millions en décembre 2008 à plus de 111 millions en décembre 2009. Il ne s’agit pas du nombre de personnes qui ont un compte Facebook, mais du nombre de ceux qui visitent effectivement le site au moins une fois dans le mois. Le nombre d’utilisateurs semble avoir aussi doublé durant ce laps de temps. Ce qui est intéressant, c’est d’observer l’activité des utilisateurs. Le nombre moyen de visiteurs quotidiens a passé de 13 millions à 37 millions (+ 180%). Le total de minutes passées sur le système a augmenté de presque 200%. Le nombre de pages vues par mois a grimpé de 150% et le nombre total de visites a augmenté de plus de 230%, passant de 913 millions à 3 milliards. En clair, l’usage du site augmente plus vite que le nombre de ses utilisateurs.

http://blog.comscore.com/2010/01/strong_year_for_facebook.html

Est-ce vraiment étonnant ? Facebook et les réseaux sociaux en général sont peut-être les types de site les plus conformes à la nature d’Internet. Internet est avant tout un réseau ne comportant aucun centre, mais des nœuds dont certains sont plus importants que les autres. Cependant quand Internet est devenu un outil d’information grand public, les premiers modèles de diffusion ressemblaient furieusement  à ceux des médias classiques : des producteurs de données créaient des sites et diffusaient leur information, à l’image des journaux, des télévisions et des radios. Peu à peu, de nouvelles formes ont émergé. Le blog permettait le dialogue entre les utilisateurs et le diffuseur. Le wiki instaurait la collaboration en ligne à large échelle. Cette possibilité donnée à chacun de publier des informations a rendu la frontière entre émetteur et récepteur complètement floue. Le Web commençait à fonctionner en réseau. Avec Facebook et les réseaux sociaux, on assiste peut-être à un tournant : c’est le réseau qui prend le pas sur l’information. L’information sert en quelque sorte de monnaie d’échange aux participants. Pour que le réseau fonctionne, se développe, il doit, dans une première phase, attirer des participants et, dans une seconde phase, encourager l’utilisation du système.

Violon

Avec Facebook et les autres réseaux sociaux, on ne peut plus parler de site Internet, mais d’écosystème de l’information. Les enjeux sont maintenant d’ordonnancer l’information qui passent à travers ces écosystèmes. Ce sont donc les fonctions de recherche qui deviennent cruciales. Twitter mise complètement sur la recherche et la mise en exergue des trends.

Facebook peut-il devenir un outil d’information ? C’est une question cruciale. L’information que ses utilisateurs publient provient de deux sources : les données personnelles, comme des photos de vacances, des commentaires, et le Web, dont les internautes diffusent le contenu en partageant des liens. Facebook sert de caisse de résonance aux sites et même aux blogs. Il ne suffit plus de publier une information sur un blog ou un site, mais il faut encourager ou susciter sa reprise par des utilisateurs à travers les réseaux sociaux. De cette manière, l’information se diffuse plus largement.  

Avatar

Ce que déclare le héros d’Avatar sur son handicap en dit long sur le monde dans lequel il habite: à son époque, réparer une moelle épinière ne représente pas de problème quand on a assez d’argent. Mais lui, un ancien marine, est condamné à rester dans sa chaise roulante. Il se retrouve sur une planète pommée où un gouvernement prête main forte à une compagnie minière peu scrupuleuse, en envoyant une compagnie avec à sa tête un colonel baroudeur, prêt à casser du jaune, du rouge et, dans le cas présent, du bleu.

Rien d’étonnant à ce qu’il préfère ses voyages dans son avatar à la triste réalité qu’il a sous les yeux. A travers son avatar, il peut marcher. Il découvre des paysages fantastiques, entre en contact avec d’autres créatures. Il apprend même à chevaucher des animaux à quatre pattes et à dompter une espèce de ptérodactyle pour voler dans les airs. Mais quand son corps réel se rappelle à lui, il doit quitter ce monde extraordinaire. Il lui faut manger, dormir. On le voit dans le film avaler son repas en quatrième vitesse pour rejoindre son avatar. On l’aperçoit parfois mal rasé, signe de laisser aller.

Cette expérience n’est-elle pas celle de nombreuses personnes qui passent de plus en plus de temps dans les univers virtuels? Elles dorment moins, ce qui n’est pas sans conséquences pour leur santé. Elles mangent vite et mal. Elles n’ont pas forcément moins de relations sociales, mais ces relations sont différentes. On sait que les liens qui se nouent en ligne sont plus fugaces et se défont rapidement. Mais la facilité des mondes virtuels est tentante. On devient un héros tueur d’orques dans World of Warcraft ou bien on se construit une vie de nabab dans Second Life moyennant quelques dollars. On se créé vite des amis dans Facebook et on en change quand ils deviennent ennuyeux. Pourtant le retour sur terre est inévitable … et parfois douloureux.

Mais James Cameron ne se pose pas tant de questions. Il autorise son héros à “télécharger” son esprit dans le corps de son avatar pour rester dans son monde d’élection. Un deus ex machina permettant d’éluder la question posée par d’autres films (comme Matrix) … et d’assurer que le film aurait une suite.

Les mondes numériques peuvent prolonger le souvenir d’une personne auprès de ceux qui l’ont connue, mais certainement pas sa vie.  La question de savoir ce que deviennent nos doubles numériques après la mort de notre enveloppe charnelle est actuelle. Facebook a déjà créé un formulaire d’annonce permettant de signaler un décès. Le compte n’est pas désactivé, mais modifié. Il est accessible aux seuls amis confirmés.

http://www.facebook.com/help/contact.php?show_form=deceased

La vie reste la vie et le rêve reste le rêve. On ne peut pas rejoindre le monde des rêves de manière permanente. Qu’on le vive dans sa tête ou qu’on puisse lui donner un semblant d’existence avec des applications informatiques ne change pas grand chose. Il faut rester éveillé, présent dans sa vie. J’ai trouvé un poème de Robert Desnos qui exprimait cette idée avec de beaux mots:

Poser sa tête sur un oreiller
Et sur cet oreiller dormir
Et dormant rêver
À des choses curieuses ou d’avenir,

Rêvant croire à ce qu’on rêve
Et rêvant garder la notion
De la vie qui passe sans trêve
Du soir à l’aube sans rémission.

Ceci est presque normal,
Ceci est presque délicieux
Mais je plains ceux
Qui dorment vite et mal,

Et, mal éveillés, rêvent en marchant.

Ainsi j’ai marché autrefois,
J’ai marché, agi en rêvant,
Prenant les rues pour les allées d’un bois.

Une place pour les rêves
Mais les rêves à leur place.

État de veille, 1936

Il y a cependant un excellent conseil donné dans ce film, que l’on peut suivre si l’on reste tenté par une vie dans les mondes virtuels: la tenue d’un journal. Tenir un journal ou un blog permet de garder une certaine distance par rapport à ce que l’on vit dans ces univers parallèles.