Internet dans un petit appareil

C’est toujours un peu dangereux de jouer les Madame Soleil en essayant de deviner les tendances de développement d’Internet pour les années à venir. Mais pourquoi pas? Cela donne en tout cas l’occasion de faire le point sur les développements marquant de 2009.

Le téléphone portable est en train de devenir le mode d’accès le plus important à Internet

Les statistiques montrent que le téléphone portable est devenu l’outil de communication le plus diffusé. L’Union Internationale des Télécommunications estime qu’à la fin de 2009, il y 4,6 milliards de souscriptions à un service de téléphonie mobile. Bien entendu, les téléphones portables permettant l’accès à Internet ne sont pas majoritaires: actuellement, le taux de pénétration est de 9,5 téléphones portables avec accès à Internet pour 100 habitants.

http://www.itu.int/ITU-D/ict/material/Telecom09_flyer.pdf

Le téléphone portable présente de nombreux avantages: léger, multi-fonctionnel, personnel (en Occident en tout cas), bénéfiant d’une large couverture réseau, bon marché à l’achat (moins à l’usage). La génération des smartphones en a fait un appareil permettant l’accès à Internet, un accès qui ne se limite pas à la consultation, mais aussi à l’écriture et à la participation aux réseaux sociaux. De fait, le téléphone est devenu un média en soi, avec ses propres modèles éditoriaux et ses règles de fonctionnement. Brièveté, fugacité et alertes. De plus en plus de sites ont une version pour téléphones mobiles. De nombreux producteurs d’information prennent en compte ce canal. L’information via le téléphone est aussi très liée à la localisation, ce qui redonne un nouveau souffle au concept de réalité augmentée. Finis les sacs à dos et les lunettes 3D, qui sont restés à l’état de prototype. Il suffit de sortir son téléphone pour en savoir plus sur le lieu où on se trouve … à condition d’avoir la bonne application. Le foisonnement des applications, c’est sûrement la maladie d’enfance des téléphones. Mais on a aussi connu ça sur les PC. La nature de l’information disponible grâce au téléphone peut se résumer avec la locution latine “hic et nunc” qui signifie ici et maintenant.

 Les réseaux sociaux vont arriver dans leur phase de maturité

Il est probable que les réseaux sociaux vont arriver dans une phase de maturité dans laquelle les usages pourront se fixer. On a connu ce phénomène avec les blogs. Après une phase inflationniste où chacun a créé son blog pour dire tout et rien, le blog a trouvé sa vitesse de croisière. Il est maintenant bien intégré dans l’arsenal des communicateurs et prend une place toujours plus grande dans le paysage informationnel où il remplace souvent les listes de communiqué de presse. Des sites comme celui de la Maison Blanche ou du 10 Downing Street ressemblent maintenant à des blogs. Une firme comme Google en a fait son principal outil de communication. Les blogs actuels n’offrent pas nécessairement la possibilité de commenter. Ils constituent un nouveau format, plus accessible au grand public.

Pour l’instant, les réseaux sociaux sont encore dans la phase où tout le monde veut s’y mettre et personne ne sait comment les utiliser. Il y a beaucoup d’essais, d’expérimentations. La situation devrait se décanter peu à peu et ces instruments trouveront leur place. Mais ce ne sera peut-être pas encore pour 2010.

L’avenir de la presse est à construire

La presse va encore subir de profonds changements. Internet a certainement joué un rôle de catalyseur dans la crise de la presse, mais ses véritables causes sont peut-être ailleurs. L’information a été dénaturée parce qu’on en a fait un produit dont on pensait qu’on pouvait le vendre comme des boîtes de conserve. C’est vrai pour l’actualité comme pour l’information culturelle. Les contenus des journaux sont devenus du easy reading: pages people et conseils d’achats, témoignages et tests psychologiques remplacent allègrement le reportage d’un journaliste d’investigation ou les critiques sur le monde de l’art. Dans le domaine de l’édition, on fait de même en tablant essentiellement sur des bestsellers. Tout cela a fait le jeu de la concurrence présente sur Internet: blogosphère, journalisme citoyen, encyclopédie collaborative. Cela d’autant plus facilement que les contributeurs sur Internet on érigé la gratuité en dogme fondamental. De fait, l’avenir du journalisme et de ses règles déontologiques nécessaires est encore difficile à percevoir. Actuellement les formes hybrides comme le Post.fr ou Rue89 sont en vogue. Elles allient vitesse de réaction, collaboration et vérification professionnelle des informations.

http://www.rue89.com/

http://www.lepost.fr/

Certains tablent aussi sur le retour du journaliste, qui (re)deviendrait sa propre marque (comme Henry Morton Stanley ou Albert Londres, sans parler des modèles imaginaires comme Tintin). On retournerait au temps des grandes plumes. Les journalistes auraient leur propre blog, écriraient des articles pour d’autres titres et des livres.

http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2009/09/mon-avenir-estil-de-devenir-une-marque-.html

Une autre hypothèse serait la création de plateformes comparables à iTunes où les utilisateurs pourrait télécharger des articles contre des sommes minimes ou un abonnement. Le micro-payement constituerait (peut-être) une solution au problème lancinant du financement de la presse.

http://www.journalismonline.com/

Good enough revolution

C’est peut-être l’une des tendances qui est apparue au grand jour cette année, même si elle existait sur Internet depuis longtemps. La thèse principale de cet article de la revue Wired est la suivante: les utilisateurs ne recherchent pas les meilleures solutions, mais se contentent de ce qui marche. Ils téléphonent avec Skype, même si le son n’est pas optimal. Ils regardent des vidéos sur You Tube et vont moins au cinéma (mais ils iront peut-être pour Avatar). Ils achètent des Netbooks. Bref, le porte-monnaie est peut-être devenu le critère fondamental de choix, tant que le résultat est là.

http://www.wired.com/gadgets/miscellaneous/magazine/17-09/ff_goodenough

Le web sémantique

Cette année est apparu Wolfram Alpha. Ce moteur de recherche a popularisé une fonctionnalité que l’on trouvait déjà sur quelques sites: un moteur de recherche qui répond directement aux questions, sans donner une liste de liens qu’il faut encore ouvrir les uns après les autres. Désormais ce n’est plus à l’utilisateur de rechercher lui-même des réponses à ses questions. Les nouvelles générations de moteur de recherche devront les lui fournir. Pour cela, ils devront exploiter les données et les métadonnées présentes sur Internet. Ils devront aussi comprendre le langage de l’utilisateur. Ils devront aussi lui donner des réponses contextuelles, liées à sa position géographique par exemple. L’utilisateur aura accès directement aux informations nécessaires là où il est, quand il en a besoin.

http://www.wolframalpha.com/

En conclusion …

Boule de cristal

Dans le futur, j’accèderai à Internet grâce à un petit appareil de rien du tout dans ma poche. Il me coûtera un peu d’argent, chaque mois ou à chaque transaction. Quand j’aurai besoin d’une information (et même si je ne la demande pas), elle me parviendra en tenant compte du contexte. Quand j’arriverai à la gare, mon petit appareil me signalera des grèves. Si je prends l’avion pour un pays lointain, il m’informera d’un coup d’état. Quand je ferai les magasins, il me dira si le prix indiqué est trop élevé. Si je suis d’accord, il règlera lui-même la note. Quand je passerai devant la maison natale d’un grand homme, il me donnera sa biographie. Il me dira même qu’un de mes potes se promène dans les alentours.

Mais ce petit appareil ne sonnera pas quand passera devant moi l’homme de ma vie ou si ma voisine fait un malaise. Il me dira peut-être des choses stupides, comme de faire demi-tour dans un tunnel. Il ne remplacera pas mes amis.  Il me donnera le nom d’un peintre devant un tableau, mais il ne saura pas me dire pourquoi cette peinture est belle. Avec lui, je me sentirai seule.

Bonne année 2010

T’es plus ma copine

Les lexicographes du New Oxford American Dictionary observent les changements de la langue et chaque année, ils choisissent le néologisme qui témoigne le mieux des tendances de l’année. Il doit s’agir d’un terme qui a une portée culturelle et qui correspond à un usage. Pour 2009, le choix s’est porté sur “unfriend”. Il s’agit d’un verbe qui définit l’action d’enlever une personne de sa liste d’amis dans un réseau social sur Internet. Ce terme est une aberration linguistique, l’adjonction du suffixe un- indiquant le fait de défaire ce qui a été fait suppose un verbe “friend”, qui n’existe pas. Mais une langue est gérée par ses locuteurs et nous ne pouvons que constater les usages une fois qu’ils sont massifs. C’est donc sur le sens de ce terme qu’il faut nous interroger.

http://blog.oup.com/2009/11/unfriend/

L’amitié est souvent considérée comme un sentiment solide, indéfectible et plus durable que l’amour. Seule la mort peut le délier, comme le souligne Georges Brassens dans sa chanson “Les copains d’abord”: “Quand l’un d’entre eux manquait à bord, c’est qu’il était mort”. Les technologies de l’information et de la communication ont provoqué des changements importants dans les relations humaines. Il faut cependant faire quelques nuances. L’individualisme et les pratiques de consommation y sont aussi pour quelque chose, de même que la disparition progressive des lieux de socialisation. Le téléphone portable et Internet ont certainement amplifié le phénomène et lui ont donné une dimension qu’il n’aurait pu atteindre autrement.

Qui est donc l’objet de cette action “unfriend”: l’individu de chair et de sang ou son double numérique? A qui se lie-t-on à travers les réseaux sociaux sur Internet? A la personne ou bien à son profil? Les sentiments qui se sont construits par le biais de moyens techniques semblent toujours plus commutables que ceux qui se sont noués dans la vie réelle. Bien avant qu’Internet ne devienne un phénomène aussi important, Philippe Léotard chantait:

mainten’ant j’te rembobine
j’te reset pas, j’te rewind,
j’te pause, j’te stoppe j’t’ejecte
j’te forward, j’te play plus.
t’es plus ma copine,
t’es plus mon amour,
t’es plus présente dans mon avenir

Dans ce texte, la métaphore technologique rend la rupture plus simple, plus définitive. On n’a pas à affronter un regard, un cri, des larmes. Il suffit maintenant de presser sur un bouton, de cliquer, d’envoyer un sms. La lâcheté est au bout du fil. Le truchement des machines facilite le lien comme sa dissolution. Alors qu’avant Internet, la construction d’un réseau social était fortement contrainte par la géographie, la société s’est fortement virtualisée. Les études sur les réseaux ont montré que chaque membre est à quelques noeuds de tout autre. Potentiellement on peut être l’ami de tous. Par conséquent, à la moindre friction, on préfère aller voir ailleurs plutôt que d’essayer d’aplanir les difficultés.

On le sait, le maillon le plus faible détermine l’état du réseau. La volatilité des relations qui naissent à travers les technologies de l’information finissent par déteindre sur le reste de la société. Le sociologue polonais Zygmunt Baumann parle d’amour, de société liquide pour décrire la fugacité des relations à notre époque.


ICrushALot.com

Est-ce une fatalité? Internet ne doit-il mener qu’à des relations humaines sans profondeur, sans durée? Pas forcément. Les individus devront réfléchir à leurs attentes plutôt que de consommer de la relation. Le Web peut aider à maintenir son réseau de connaissances réel. Nous avons tous des amis d’enfances, des copains qui habitent dans d’autres villes ou pays, des cousins éloignés. Les réseaux sociaux permettent de garder le contact avec ceux qui l’on connait déjà. Ils peuvent bien entendu renforcer les contacts professionnels.

Devant la raréfaction des lieux de socialisation, Internet est devenu également un espace de rencontre, aussi bien pour l’amitié que pour l’amour. Les liens qui se créent doivent bien se matérialiser. Les individus doivent bien se rencontrer. Avec le jeu des pseudonymes et des profils mystérieux, il est difficile de savoir si un ami habite à 1000 kilomètres ou bien dans le pâté de maison voisin, comme dans le film “Vous avez reçu un message”. Mais la géolocalisation commence à être intégrée aux réseaux sociaux. Nous avons déjà parlé du réseau Aki Aki. Cette application permet de trouver des gens qui se trouvent à proximité, grâce à son téléphone portable. Un nouveau réseau social fait fureur en Amérique du Nord: Foursquare. Il permet de donner de bonnes adresses et de créer des listes de choses à faire. Google prépare Favorite Places. Bien entendu, un téléphone portable est indispensable pour profiter de ces applications.

On en revient toujours à nos fondamentaux. La virtualisation n’a de sens que si elle est suivie par une actualisation. Peu importe que l’on rencontre quelqu’un dans un train, un café, un club de gym ou sur Internet. A un moment donné, il faut lui faire une place dans sa vie réelle. Mais consommer de la relation virtuelle, zapper sur des profils, cela n’apporte guère de satisfaction à long terme.

Cerveau et ordinateur

Internet contient maintenant des milliards de documents: pages HTML, images, fichiers de texte, sons, vidéos, etc. Les moteurs de recherche permettent d’indexer cette masse. Cependant il est difficile d’ordonner les différents résultats afin que l’utilisateur soit satisfait de la réponse. Google utilise par exemple le critère des liens entrants: plus une page est liée, plus elle apparaîtra haut dans la liste. C’est pourquoi nous avons souvent l’impression de tomber sur le bon site en faisait une recherche dans Google: ce sont les sites les plus populaires qui viennent en premier. Mais qu’en est-il de tous les fichiers qui composent les sites Web. Prenons une personne qui recherche une image de pommier. Il en existe des centaines de milliers. Mais comment offrir les images les plus intéressantes dans la première page de résultats? Flickr gère plus de trois milliards d’images, ce qui rend le tri assez ardu. Son équipe de développement s’est penchée sur la question et elle y a répondu par le concept d’interestingness. On relève les traces d’activités autour de l’image: clic, choix comme favori, commentaires, etc. Grâce à cela, on arrive à mettre en évidence des images intéressantes. Le résultat est rarement décevant:

http://www.flickr.com/explore/interesting/

http://www.flickr.com/explore/interesting/2009/10/

Pour obtenir ce résultat, on n’a pas seulement eu recours à l’ordinateur. On a aussi utilisé l’activité humaine. En effet, un ordinateur, si puissant soit-il, ne peut déterminer ce qui est beau ou intéressant.

Luis von Ahn, chercheur à la Carnegie Mellon University, se penche sur cette question depuis des années. Il est persuadé par l’idée que les ordinateurs sont limités et qu’ils ne pourront jamais effectuer certaines tâches qui sont simples pour le cerveau humain. C’est lui qui a lancé le fameux ESP game, qui permettait d’attribuer des mots-clés à des images. Deux partenaires, mis ensemble par hasard, doivent attribuer des mots-clés (ou tags) à des images. Si les mots-clés des deux joueurs correspondent, des points sont attribués à chacun. Les joueurs cumulent les points de toutes les parties qu’ils jouent: à celui qui en obtient le plus. Attention, le jeu est plus addictif qu’il en a l’air. Google a repris ce jeu et l’a intégré à Google Images sous la forme du Google Image Labeler:

http://images.google.com/imagelabeler/

Luis von Ahn a continué de développer ses idées à travers d’autres jeux. On les trouve tous maintenant sur un site intitulé GWAP: games with a purpose.

Gwap

http://www.gwap.com/

Il s’agit de véritables jeux où les participants accumulent des scores: les points glanés dans les différents jeux s’additionnent. Le but de ces jeux est d’ajouter aux documents soumis différentes métadonnées. On retrouve donc l’ESP Game. Avec Tag a Tune, les deux joueurs écoutent un morceau de musique qu’ils doivent caractériser. En lisant les mots-clés de l’autre, chaque joueur doit essayer de deviner si tous deux écoutent le même morceau. Le but est donc d’attribuer des tags à des morceaux de musique. Verbosity offre tour à tour à chacun des joueur un terme: l’un doit le caractériser, tandis que l’autre le devine. Visiblement, il s’agit d’établir des associations de termes. Avec Squigl, chacun des partenaire doit entourer ce qui correspond à un terme donné sur une image: le jeu indique “ours” et le joueur doit entourer l’endroit où il voit un ours sur l’image. Enfin Matchin (le plus addictif selon moi) présente à deux partenaires deux images: chacun doit indiquer celle qui lui plaît le plus. Si les deux joueurs choisissent la même image, ils reçoivent des points. S’ils optent pour la même photo plusieurs fois de suite, le nombre de point obtenus par tour augmentent. Le but de ce jeu est de mettre en avant les images de bonne qualité et d’écarter celles qui sont moins belles (comme les photos prises en fin de soirée et postées sur Facebook). On retrouve l’interestingness de Flickr.

Gwap

Non seulement ces jeux sont utiles, car ils permettent d’indexer des masses énormes de documents, mais ils sont aussi basés sur la collaboration plutôt que sur l’opposition. A l’heure des jeux de type “Kill them all”, cela vaut la peine d’être mentionné.

Le site GWAP prétend aussi qu’il peut deviner votre genre avec 10 paires d’images où il faut dire celle que l’on aime le mieux. Mais ça ne marche pas à tous les coups.

Luis von Ahn est aussi le créateur du Captcha, ce système anti-spam bien connu, évitant aux robots de placer des commentaires sur les blogs ou d’envoyer des messages par formulaire Web. Il l’a conçu dans le même esprit d’utilité et de contribution du cerveau humain à des projets informatiques. Le Captcha soumet deux images représentant des termes écrits que l’utilisateur doit retranscrire. Ces deux termes proviennent de la numérisation de livres ou de journaux. L’un des deux termes a été reconnu correctement par le programme de reconnaissance de caractères (OCR), alors que l’autre a été mal lu (le logiciel d’OCR étant capable de reconnaître ses erreurs). L’utilisateur ignore lequel des deux mots est correcte. S’il transcrit correctement le terme qui a été lu de manière juste par l’ordinateur, le système part de l’idée que le second est aussi juste. Les couples de terme sont soumis plusieurs fois et si on obtient toujours le même résultat, la lecture “humaine” est validée. Ce système est utilisé pour améliorer la numérisation d’ouvrages qui sont intégrés aux Internet Archives. Le nombre de transactions quotidiennes passant par le Captcha étant de 200 millions, l’amélioration de la numérisation est donc réelle.

Captcha

http://recaptcha.net/

Internet Archives

Page de Luis von Ahn sur le site de la Carnegie Mellon University

A travers ces exemples remarquables, comme dans les réseaux sociaux, on sent l’imbrication de plus en plus grande entre cerveau électronique et cerveau biologique. Chacun de ces cerveaux a ses propres limites: les puces ont des puissances de calcul qui dépassent largement tout ce que nos neurones peuvent faire, mais elles ne peuvent exécuter que les tâches qui ont été programmées. Le cerveau humain a des compétences que jamais un ordinateur n’aura: imagination, conscience. En revanche, il peut utiliser les machines pour augmenter certaines fonctions: on songe en premier lieu à la mémoire.

Cette proximité toujours plus grande entre l’homme et la machine doit nous faire un peu réfléchir. Il devrait toujours revenir à l’homme de déterminer le partage des tâches. Et cela passe par une connaissance du fonctionnement d’un ordinateur auquel on a tendance à accorder trop d’intelligence et donc le développement, à large échelle, d’une culture informatique à ne pas confondre avec des compétences dans l’utilisation de l’informatique.

Un monde d’ombres

Nielsen, un des spécialistes des statistiques d’utilisation du Web, nous apprend que le temps passé sur les sites communautaires (réseaux sociaux et blogs) correspond désormais à 17% du temps passé sur Internet. Il y une année, le temps passé sur ce type de sites était de 6%. Cette proportion a donc triplé en un an. Nielsen interprète cette augmentation comme un changement profond de l’usage d’Internet: les utilisateurs souhaitent de plus en plus être connectés, communiquer et partager.

http://en-us.nielsen.com/main/news/news_releases/2009/september/nielsen_reports_17

Une autre étude, faite par le Pew Internet and American Life Project, montre aussi un comportement intéressant des internautes. Elle s’intéresse à une population identifiée comme des utilisateurs d’Internet à la recherche d’informations économiques sur la crise et qui correspond à 69% des adultes américains et à 88% de tous les utilisateurs d’Internet de ce pays. Une enquête parmi cette population a permis d’établir que 74% d’entre eux vont en ligne pour se détendre et oublier la crise. Que font-ils? Ils regardent des vidéos, écoutent de la musique, jouent, tchattent avec des amis ou bien créent des contenus. Si on observe les différentes classes d’âge, les 18-29 ans sont 88% à aller se détendre en ligne. Les chercheurs ont aussi observé qu’il n’y a aucune corrélation entre ces pratiques et la situation économique de ces utilisateurs, qu’ils aient été affectés ou non par la crise.

http://www.pewinternet.org/Reports/2009/16–The-Internet-as-a-Diversion.aspx

Internet est né dans les milieux académiques et, dans les premiers temps, il était essentiellement lié à la connaissance. Cette fonctionnalité n’a d’ailleurs pas disparu: il suffit de consulter Wikipédia pour s’en convaincre. Est venue ensuite l’idée du centre commercial total. Après bien des péripéties, Internet s’est installé confortablement dans des marchés de niche. Aujourd’hui il joue un rôle de plus en plus important dans la socialisation et il est bien possible que cette crise financière et économique soit un catalyseur.

Depuis longtemps et peut-être même avant Internet, les lieux de socialisation ont périclité. Il devient de plus en plus difficile de rencontrer quelqu’un dans un restaurant ou dans un train. Aujourd’hui, c’est avec Facebook qu’on trouve ses amis ou qu’on maintient son réseau social. Mais on peut aussi faire toutes sortes d’activités en ligne: écouter de la musique, voire de véritables concerts (dans Second Life), visiter des musées et des sites (comme la Cité interdite de Pékin), danser (toujours dans Second Life et dans d’autres univers virtuels). Quand on tient de tels propos, la remarque qui revient souvent est: “comment se contenter de cela?”. Une soirée à visionner des vidéos amateurs sur You Tube constitue-t-elle une alternative à une séance de cinéma ou même de home cinema? Un concert dans Second Life vaut-il une performance en salle? Une image numérique remplace-t-elle une peinture?

Bal dans Second Life

Il semble que cela soit de plus en plus le cas. C’est en tout cas ce que prétend un article du magazine Wired, sous le titre “The Good Enough Revolution: When Cheap and Simple are just fine”. D’après ce texte, il existe bien des exemples où une variante de qualité moindre (mais suffisante) est préférée parce que bon marché et simple à utiliser. Pendant longtemps, la qualité a été une valeur et on ne rechignait pas à la dépense pour l’obtenir. Maintenant, c’est l’usage qui prime. L’exemple le plus évident est celui du format mp3 pour la musique. Il ne présente pas la perfection souhaitée pour certains mélomanes, mais le commun des mortels s’en contente, s’il l’on en croit le succès qu’il a rencontré. On peut aussi mentionner les netbooks, des petits ordinateurs qui permettent essentiellement de se connecter sur Internet et de faire un peu de courrier. On peut aussi songer à Skype qui permet d’appeler d’autres personnes gratuitement ou à très bas prix. La qualité du son parfois médiocre est largement compensée par d’autres avantages.

http://www.wired.com/gadgets/miscellaneous/magazine/17-09/ff_goodenough

D’une part, le temps passé en ligne est de plus en plus consacré à des activités de socialisation. D’autre part, tous les transferts d’activités vers des alternatives digitales s’imposent de plus en plus dans les usages, visiblement sans nostalgie pour des solutions de qualité supérieure, mais plus compliquées, moins accessibles et plus onéreuses. L’hypermonde est-il en train de prendre le pas sur le monde réel? Si c’est le cas, quelles en seront les conséquences? Pour l’instant, on a le sentiment d’être dans des cycles de virtualisation qui s’enchaînent. Mais qu’en est-il de l’actualisation. Comment cette vie sociale virtuelle peut-elle s’ancrer dans la réalité tangible? Nos doubles numériques peuvent-ils se substituer à nos personnes réelles?

Après une période exploratoire, il y aura forcément décantation. Si Internet peut jouer un rôle indéniable dans la socialisation, cela ne signifie pas forcément que ces liens sociaux ne doivent être entretenus et vécus qu’en ligne. Les masques numériques doivent à un moment ou à un autre tomber et laisser la place à un vrai visage. Finalement nos doubles numériques font partie de nous-mêmes, comme notre propre ombre. Mais qui a envie de vivre dans un monde d’ombres?

Ombres

Tout le monde peut exposer

Hier soir, j’ai été invitée à parler du musée virtuel et de la présence des musées sur Internet par le Groupe interjurassien des Musées GIM, qui regroupe essentiellement de petites institutions muséales, dont certaines sont privées. C’était l’occasion d’explorer la frontière entre collections privées et musées, entre amateurs passionnés et conservateurs professionnels. J’ai donc essayé de défendre l’idée que le savoir muséographique était partagé assez largement dans la population. Pour reprendre le slogan d’un film d’animation célèbre mettrant en scène un petit rat qui devient un grand chef de cuisine, j’ai commencé par affirmer que “tout le monde peut exposer”.

Au départ du phénomène du musée se trouve la muséalité, une attitude humaine profonde qui sélectionne des objets et leur attribue un sens. Ces objets perdent alors leur valeur d’usage pour acquérir une essence différente. Ce phénomène est analogue à celui de la sacralisation dans le domaine des religions: un objet devient sacré et ne retourne jamais au monde profane. L’esprit de collection est courant chez les enfants. Ces derniers rassemblent quelques objets qui ont un sens particuliers pour eux, mais sans suivre forcément une systématique. Ils les mettent dans un contenant, un carton de chaussure ou une boîte en fer blanc. Souvent cette collection d’objet est la seule qu’ils feront de leur vie. Dans le film “Le fabuleux destin d’Amélie Poulain”, cette dernière découvre dans son appartement une boîte en fer blanc avec une collection d’enfant. Elle en recherche le propriétaire, devenu adulte. Le fait de retrouver ces objets collectés pendant son enfance va provoquer chez lui une intense émotion.

Amélie Poulain

Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, Jean-Pierre Jeunet, 2001

A l’âge adulte, certains gardent le goût de la collection qui peut aller jusqu’à la passion, voire l’obsession. Tout peut être objet de collection. Beaucoup de collectionneurs apprécient des objets qui constitue des séries: des timbres, des monnaies, des bagues de cigare, des cartes postales, … D’autres types de collection nécessitent des connaissances scientifiques comme les fossiles, les minéraux. Pour collectionner des oeuvres d’art ou des livres anciens, il faut alors une fine connaissance des marchés. Le développement d’une collection s’accompagne toujours d’une érudition propre à l’objet collecté.

Bagues de cigares

La vitolphilie est la collection des bagues de cigare

Toutes ces collections ne restent pas personnelles. On ne le dit jamais assez: de nombreux musées proviennent de collections privées, ouvertes au public ou léguées à l’Etat.

De nombreux objets traversent notre vie et chacun est amené à choisir un jour ou l’autre les objets à conserver et ceux qui sont à jeter. Entre ces deux destinées, il y aussi la mise au grenier ou la mise à la cave. Beaucoup de personnes conservent des objets dans leur grenier en y apportant un certain soin.

Grenier

http://www.flickr.com/photos/ranopamas/198039863

De même, suite à la disparition des générations anciennes, nous héritons d’objets qu’il faut aussi trier. Il faut alors être à même d’identifier chaque chose, d’en évaluer la valeur. Cela prend du temps pour effectuer toutes ces recherches.

Salon victorien

Le petit salon de Mme David Morrice, Montréal, QC, 1899; Musée McCord

Nous sommes aussi habitués à gérer des longues séries: c’est le cas de nos photos. La méthode ancienne était celle des albums, alors qu’aujourd’hui on recourt à des logiciels ou des sites Internet de partage pour gérer ses photos numériques. C’est assez frappant de constater que la gestion des photos est un sujet de conversation assez courant entre les gens. Ils s’échangent leurs trucs et leurs astuces.

Album de photo

Ancien album de photos

La maison elle-même est un lieu d’exposition, notamment dans les pièces où l’on reçoit. Les objets, les bibelots, les souvenirs de vacances ne sont pas disposés au hasard. Il y a sans conteste réflexion, mise en scène, discours.

Salon de l’ethnographie

Exposition au MEN, Le salon de l’ethnographie, 1990

Toutes ces activités ressemblent peu ou prou à celles qui se pratiquent dans les musées. Elles sont largement partagées dans la société. Les musées devraient avoir le courage de laisser le public participer un peu plus à ses activités, non pas comme simple consommateur, mais aussi comme acteur. C’est d’autant plus intéressant que l’Internet participatif ou collaboratif donne des outils permettant aux musée de d’associer leur public à leurs travaux.  Certains musées osent franchir le pas, notamment dans le domaine de l’acquisition. Je me souviens que le Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN) avait demandé à son public d’apporter des objets qui seraient intégrés à la collection du musée. Plusieurs musées collectent aussi des histoires et récits de vie via Internet (ou de manière plus classique). L’indexation sociale (folksonomy) consiste à demander aux internautes d’attribuer ou de proposer des mots-clés sur les photos des objets de la collection. D’autres encore leur propose de créer eux-mêmes des galeries qu’ils peuvent partager avec leurs amis. Le musée 2.0 est déjà là … et les gens ne sont pas dépourvus de compétences pour y participer.

http://www.museesbeju.ch/

Pas si virtuel que ça, Internet!

On parle souvent d’Internet et des diverses applications qui s’y sont greffées comme étant virtuels. C’est oublier le substrat physique qui sous-tend le réseau, fait de serveurs, d’ordinateurs et de câbles. La carte ci-dessous montre les câbles sous-marins qui permettent à nos données de transiter à travers les océans pour rejoindre d’autres continents.

Capacités des câbles sous-marins

Agrandissement  (Source:New Scientist, Telegeography)

Si personne ne doute des vertus virtualisantes d’Internet, qui contient potentiellement une infinité d’interactions entre ses utilisateurs, il ne faut pas oublier le prix à payer pour profiter de cette virtualité. Ce réseau physique nécessite un entretien important, donc des moyens. De plus, il consomme énormément d’énergie.

Cette carte montre aussi que certains endroits du monde sont mieux connectés que d’autres. Si les données qui traversent l’Atlantique semblent à l’aise, il n’en va pas de même pour celles qui contournent le continent africain. La fameuse toile d’araignée, présente dans l’esprit populaire, semble bien asymétrique.

De Turner à Flickr

J’ai visité une exposition fascinante au Musée des Beaux Arts de Budapest, consacrée aux paysages italiens peints par le peintre anglais Joseph Mallord William Turner (1775–1851) et intitulée “Turner et l’Italie”. Comme l’artiste ne vivait pas en Italie, il a d’abord étudié l’oeuvre d’autres peintres comme Claude Lorrain, pour créer ses premiers paysages italiens. Il a finalement pu se rendre à quelques reprises en Italie, quand la France et l’Angleterre étaient en paix. Il a pu croquer les paysages de visu, ramener des dessins, créer des peintures. Ces dernières étaient parfois diffusées sous forme de gravures et servaient d’illustrations à des ouvrages. Finalement le public lettré anglais découvraient l’Italie à travers les oeuvres d’un peintre qui avait vu lui-même ce pays ou l’avait étudié à travers les travaux de prédécesseurs.

Pour en savoir plus sur cette exposition: Turner and Italy

Eruption du Vesuve

Turner, L’éruption du Vésuve (1817)

Pendant mon voyage, j’ai aussi lu le roman américain “Sur la route de Madison” dont Clint Eastwood a tiré un film inoubliable. L’un des protagonistes est un photographe sous contrat avec la revue “National Geographic”. Il se rend partout dans le monde (on est dans les années 60) pour prendre des photos qui permettent ensuite au grand public de découvrir le monde à une époque où les voyages étaient encore relativement onéreux et la bonne photo un art.

Aujourd’hui tout le monde voyage avec des appareils numériques en poche. Une partie de ces prises de vue finissent sur le site Flickr (ou sur d’autres sites de partage de photos). Une couverture du monde est en train de sescréer, avec une certaine redondance pour les sites les plus visités. La médiation des peintres et des photographes (de leur oeil, de leur regard) ne semble plus nécessaire. On veut faire partager son regard sur les pays, villes, paysages traversées et on veut jouir de celui des autres. On regarde Paris, Rome, Londres avec les yeux d’Américains ou de Japonais. Nos propres images sont vues par des internautes du monde entier.


24 heures de photos géotaguées sur Flickr

Jamais le monde n’aura été autant visité et photographié. Mais en a-t-on pour autant une meilleure perception? Robert Kinclair, le photographe du roman “Sur la route de Madison”, transformait ce qu’il photographiait en autre chose. Il ne prenait pas des photos, mais il les faisait. Quant aux peintres d’avant la photographie, ils travaillaient à leurs toiles parfois des années après avoir vu les paysages représentés. De plus, leurs oeuvres étaient scénarisées, racontaient une histoire et ne pouvaient pas être uniquement documentaires.

Avec l’avènement de la photo 2.0, la prise de vue unique a moins d’importance. La valeur ajoutée réside dans l’accumulation, la surabondance et les extraordinaires possibités de réutilisation. Alors que les peintures anciennes devaient être gravées, puis imprimées, alors que les photographies devaient être développées et imprimées, la photo numérique est immédiatement copiable, diffusable, transformables. De nouvelles licences sont en train de se mettre en place (Creative Commons) permettant un remixage de cette couverture photographique. On retrouve alors ses images sur des blogs, comme textures dans Second Life ou nulle part. C’est sans importance, l’essentiel étant de mettre à disposition pour profiter soi-même.

Ubiquité

Le terme ubiquité définit la capacité d’être à plusieurs endroits en même temps. Cette capacité est essentiellement attribuée à des divinités dans diverses religions et mythologies. Mais qu’en est-il des humains? On considère en général qu’ils ne peuvent être simultanément à deux places, car ils sont soumis aux contraintes du monde physique. C’est sans compter sur la virtualisation. Les technologies de l’information en réseau permettent en effet une certaine ubiquité. Il serait cependant faux de croire que l’ubiquité n’est possible, pour les hommes, que grâce à la technologie moderne. L’esprit humain dispose lui aussi de vertus virtualisantes. Celles-ci ont permis aux humains, à travers le temps, d’être ubiquistes, même s’il ne s’agit pas d’une ubiquité physique. C’est justement l’esprit humain qui est la composante virtualisante de l’homme. De tous temps, l’homme a su se projeter dans d’autres lieux. Parfois (souvent) nos rêves nous emmènent loin de notre chaise et nous donnons l’impression à ceux qui nous entourent d’être absents. Il existe dans l’histoire humaine des pratiques avérées de l’ubiquité. Peut-être que s’y intéresser permettra de mieux comprendre à l’ubiquité technologique.

Le monde du rêve

Le rêve et l’imagination ont certainement permis à l’humanité d’échapper à ses contraintes corporelles et cela probablement dès les premiers temps. Si aujourd’hui, dans la culture occidentale, le rêve fait partie de l’intime et est considéré comme le dépositaire de notre inconscient, il n’en n’a pas toujours été ainsi. Dans les sociétés traditionnelles, les rêves sont souvent partagés, commentés, interprétés. Ils sont souvent à la base de décisions concernant le monde réel. Dans la culture des Aborigènes d’Australie, le monde du rêve revêt une importance fondamentale et ce qu’on y voit devient opératoire dans la réalité.

L’imagination

L’imagination a permis aux hommes d’échapper à leur condition et cela même dans les circonstances les plus dramatiques. On connaît des récits de prisonniers ayant eu recours à des projections imaginaires dans un autre monde pour fuir une réalité trop dure à supporter. Lors d’une exposition sur la série Star Trek, à New York, on pouvait voir une vidéo où l’acteur qui jouait le commandant Kirk racontait ce qu’un jour un chauffeur de limousine lui avait confié. L’homme avait été prisonnier au Vietnam et, avec ses camarades d’infortune, ils reproduisaient des épisodes de la série pour se soustraire à l’horreur de leur situation et rester humains.

La littérature romanesque en général crée un espace de projection qui permet au lecteur de s’évader temporairement de son quotidien. Déjà aux 18ème et 19ème siècle, on avait relevé les dangers de la lecture romanesque, comme en témoigne le roman de Flaubert, « Madame Bovary ».

L’âme

De nombreuses cultures ont une conception dualiste de l’humain, formé d’une enveloppe corporelle et d’une âme. Si dans la plupart des religions, l’âme ne quitte le corps qu’au moment de la mort, d’autres cultures considèrent que l’âme peut quitter provisoirement le corps et y revenir. C’est le cas du chamanisme de chasse. Le chamane en transe est censé faire un voyage dans le monde des esprits. Son corps reste au milieu de l’assemblée qui assiste au rituel, mais son âme se trouve auprès du Seigneur des animaux. Le chamane était même censé avoir une épouse dans le monde des esprits, la fille du Seigneur des animaux, avec qui il avait même des enfants.

Cette distinction entre âme et corps permet aussi de penser des âmes sans corps (les fantômes) ou des corps sans âme (les zombies).

L’ubiquité technologique

Les technologies de l’information en réseau donnent à l’homme la possibilité d’être en plusieurs endroits au même moment. Il peut par exemple rester chez lui et participer à une réunion grâce à un système de visioconférence ou en utilisant un univers persistant comme Second Life. Il peut voyager dans un train tout en restant en contact avec ses amis grâce à son téléphone ou bien une messagerie instantanée sur son ordinateur.

Tant que cela restait des démarches individuelles ou limitées à un cercle de personnes hyperconnectées, cela ne posait guère de problème. Il en va tout autrement aujourd’hui avec le développement fulgurant des réseaux sociaux en ligne. Alors qu’auparavant on construisait son réseau social dans l’espace physique auquel la corporalité limitait l’homme, on peut désormais se choisir un réseau idéal en recherchant des personnes qui correspondent le mieux à nos goûts, avec le risque que ces personnes soient géographiquement éloignées. Mais Internet nous permet d’interagir à tout moment avec eux, comme il nous permet de rester en contact avec notre entourage lors de tout déplacement. La conséquence de cette situation est une déconnection entre la géographie réelle et la géographie relationnelle. Elle accroît un phénomène qui était par ailleurs déjà en émergence: la disparition des lieux de socialisation. Les lieux de sortie où l’on peut rencontrer des gens ne s’adressent guère plus qu’à certaines classes d’âge (plutôt jeunes). Alors qu’autrefois les marchés et les petites épiceries constituaient des lieux de convivialité, on fait ses courses rapidement dans les supermarchés. On se parle moins qu’autrefois dans les trains, dans les cafés. Les banlieues ne sont faites que pour l’habitat et disposent de peu de lieux communautaires. Il ne reste guère plus qu’Internet qui s’improvise de plus en plus en lieu de sociabilité et de loisir. Il y a une profusion extraordinaire de soirées dansantes sur Second Life. On peut facilement y passer une soirée agréable où l’on peut rencontrer des gens intéressants.

Faut-il s’en inquiéter? Il est évident que la socialisation virtuelle a des vertus intéressantes. Elle permet de mettre en contact ceux qui partage les intérêts, indépendamment de leur lieu d’habitation. Elle permet de rester en contact plus facilement qu’avec la correspondance postale. Elle crée des espaces de partage sur les réseaux sociaux ou dans les mondes virtuels. Mais en même temps, elle provoque une déconnection entre la géographie réelle et le réseau social. De fait, les individus ne sont pas forcément là où ils ont envie d’être, en compagnie de gens avec qui ils ont envie d’être, tout en ignorant ceux qui sont là. C’est un rapport complètement différent à la géographie et même à la corporalité qui est en train d’émerger. Nous habitons moins notre corps, alors que notre identité numérique rencontre et interagit avec d’autres identités numériques. Après la déterritorialisation induite par Internet, n’assistera-t-on pas à une certaine décorporalisation? En effet, les interfaces permettant d’accéder à Internet permettront d’oublier la technique et deviendront toujours plus intuitives. Le côté pesant de l’ordinateur, ces relations en paraîtront d’autant plus vraies.

Reste aussi à voir le statut de ces activités et relations ubiquistes. Dans les exemples de pratiques de l’ubiquité citées plus haut, il est évident qu’on a affaire à un rituel, à une croyance partagée ou à une situation extrême. Ces expériences ont un sens partagé dans la société qui les voit naître. L’épouse spirituelle du chamane a une existence pour les membres de la tribu, alors qu’un partenaire dans Second Life n’a pas (encore) n’a pas de valeur dans notre société. De même, les amis dans Facebook ont-ils le même statut que les amis de la vie réelle pour notre entourage? Bien entendu, les choses commencent à changer. On a vu des juges tenir compte du fait qu’un individu était marié dans Second Life dans un divorce. Lorsqu’un résident de Second Life décède, il arrive que ses amis virtuels organisent une cérémonie. Rencontrer l’homme ou la femme de sa vie grâce à Internet n’est plus tout à fait une honte. D’une manière où d’une autre, le réseau physique, géographique et le réseau social virtuel devront peu à peu se reconnecter. Ce serait la phase de l’actualisation du réseau, c’est-à-dire sa manifestation dans le monde réel. A l’heure actuelle, il est difficile de prédire comment se fera cette actualisation. Mais il est certain qu’elle se fera.

Pour terminer sur une note amusante, on peut relever une application qui essaye justement de faire coïncider réseau social virtuel et l’espace géographique: aki-aki. Elle fonctionne sur un téléphone doté d’un GPS et permet de repérer des personnes inscrites dans le système qui sont physiquement autour de soi, dans la même ville ou dans la même région, le but étant de faciliter leur rencontre.

http://www.aka-aki.com/

Je est numérique

D’après Comscore, Facebook occupe le 10ème rang des sites les plus consultés aux Etats-Unis, avec 57,2 millions de visiteurs uniques en janvier. En France, Médiamétrie montre qu’entre novembre et décembre 2008, le temps total passé sur Facebook a augmenté de 8,5 millions d’heures, passant de 45,6 millions à 54,2 millions d’heures. En Suisse, d’après NET-Metrix, le site communautaire Netlog arrive en 3ème position des sites totalisant le plus grand nombre de visites en janvier 2009. En faut-il plus pour considérer que désormais, l’une des principales motivations pour se rendre sur Internet est la socialisation?
Le Web 2.0 avait ouvert une brèche dans les flux de l’information, en imposant un modèle “many to many”: une multitude de fournisseurs s’adresse à une multitude de récepteurs, les deux groupes se confondant largement. Trois modèles essentiels coexistaient:

  • le peer to peer, basé sur l’échange réciproque de ressources (qui, en passant, a mis à mal l’industrie de la musique)
  • le Web collaboratif où une foule s’est mise à construire des ressources communes, comme Wikipédia
  • le Web participatif, où chacun était légitimé à s’exprimer notamment à travers des blogs, mais aussi en publiant ses livres, sa musique, en créant son univers sur Second Life.

Le peer to peer a été contraint de se mettre dans la voie de l’honnêteté. Le Web participatif et le Web collaboratif sont très exigeants pour les internautes. N’est pas blogueur qui veut. Ne nourrit pas Wikipédia qui veut. C’est probablement l’une des clés du succès des réseaux sociaux: ils permettent aux internautes de parler du seul sujet qu’ils maîtrisent ou dont ils ont envie de parler: eux-mêmes. Sur ces plateformes de sociabilité, ils peuvent dresser leur portrait (vrai ou embelli), publier leurs photos et décrire leur quotidien. Ils peuvent créer des liens avec d’autres personnes et même participer à des sortes de manifestations virtuelles. Ils passent un temps important à entretenir leur image et l’évolution des réseaux les aident beaucoup, car le Web se transporte de plus en plus sur les téléphones.
Tout enthousiasmant que peut être l’émergence d’une société virtualisée permettant à chacun de rencontrer les gens qui lui correspondent vraiment, et non pas de se limiter à ses voisins, ses collègues ou ses parents, elle a un prix dont il faut peut-être se montrer conscient. Facebook, dans sa récente tentative de s’approprier les contenus de ses utilisateurs, montre un peu la nature de ce prix. Les utilisateurs des réseaux sociaux constituent en fait un double numérique d’eux-mêmes. On comprend aisément qu’un avatar est un double numérique, réaliste ou fantaisiste. C’est moins évident à propos des profils. Néanmoins ces derniers sont aussi des doubles numériques: on y intègre souvent sa propre image et des données sur soi-même. On appelle ce type d’information des méta-données. Elles sont essentielles pour permettre la recherche. Ainsi si quelqu’un indique qu’il aime la pêche au saumon en Scandinavie, il pourra être approché par d’autres amateurs de pêche. Ce sont ces données qui rapprochent les individus qui ont ou se prêtent des caractéristiques communes.

Le problème n’est pas tant que l’on entretienne des relations distantes. Ce n’est pas aussi neuf qu’on veut bien l’imaginer. Au 19ème siècle, la correspondance était très pratiquée et des relations amoureuses pouvaient même naître de cette manière, comme en témoigne l’histoire de Balzac et de Mme Hanska. Mais la correspondance était analogique, de même que les portraits que l’on s’échangeait. Bien entendu, on pouvait mentir, embellir son portrait. En revanche, les individus ne devenaient pas des contenus d’un monde virtuel, comme c’est le cas sur Internet. C’est ce que nous appelons l’hypermonde. Des contenus se mêlent à d’autres contenus et les moteurs de recherche ne font pas la différence entre un profil et un article d’encyclopédie: les individus deviennent alors des contenus comme les autres. Ils sont calculables (au sens où des algorithmes peuvent les manipuler) et trouvables (au sens où des moteurs de recherche peuvent les indexer et les trouver). C’est la conséquence directe de la numérisation. Le point de départ d’une rencontre est souvent une requête dans un moteur de recherche d’un réseau social.  Les méta-informations nous permettent d’être trouvés, comme on trouve des livres dans le catalogue d’une bibliothèque. Les utilisateurs sont dès lors confrontés à un dilemme : faut-il se décrire ou créer un profil attirant?

Un autre mécanisme essentiel d’Internet, constitutif de toute application sociale, est le regroupement. On crée des groupes, à commencer par son groupe d’amis, des groupes reliés autour d’un intérêt quelconque. Il est évident qu’on ne propose pas l’adhésion à ces groupes aux seuls personnes que l’on connaît. Là aussi les méta-informations jouent un rôle important, car elles permettent d’identifier les personnes susceptibles d’en faire partie. A titre de comparaison, le bottin de téléphone ne contient pas autant d’informations à notre propos. Finalement les données des profils peuvent être agrégées, potentiellement, comme dans les statistiques et les études de marché.

Les contenus numérisés ont aussi tendance à échapper à leur créateurs. Ils peuvent se diffuser très vite: certaines photos ou vidéos font le tour de la planète, sans que cela soit un but recherché. Les protections de ces contenus sont très fragiles. Dès lors, la possibilité existe d’être dépossédé de son double numérique ou d’une partie de lui-même.  On se souvient peut-être de Gary Brolsma, un adolescent américain qui se filme avec sa webcam en faisant une version karaoké d’une chanson roumaine (Dragostea din tei) d’un groupe moldave (O-Zone). D’après son site officiel, le jeune homme avait l’intention de n’amuser que lui-même et quelques amis.

http://www.newnuma.com/press_release.html

Mais en quelques semaines, la vidéo est devenue un véritable phénomène, assurant une célébrité involontaire à Gary Brolsma. Il s’agit d’un des meilleurs exemples de diffusion virale, qui a du reste aussi permis de faire connaître la chanson et le groupe qui l’interprète. Gary Brolsma a ensuite créé d’autres vidéos du même type. Peu importe de savoir si ce jeune homme espérait secrètement une telle réussite ou bien si elle était totalement inattendue. L’essentiel est de se demander s’il peut échapper à l’image de lui qui a circulé sur Internet et si cette image correspond à sa personnalité, s’il a la capacité d’en jouer ou bien s’il se sent mal à l’aise avec cette image.

Le plus grand danger de l’identité numérique, c’est quand elle prend le pas sur l’identité réelle, la mettant parfois même en danger. On retrouve du reste là un phénomène qui n’a pas attendu Internet pour apparaître. Il est lié à toute forme de projection. La description la plus connue est celle de l’écrivain Flaubert dans Madame Bovary. Emma est victime de ses rêves et, pour les vivre, elle se déconnecte de la réalité et de ses contraintes. Flaubert précise bien au début du livre qu’elle avait lu « Paul et Virginie ». Il y a eu du reste, à la fin du 18ème siècle et au 19ème siècle, un débat sur les effets néfastes des lectures romanesques. Ce débat ressemble par certains points à celui que nous avons sur l’informatique ou les jeux numériques.
Que dire maintenant de ces 20% d’avatars féminins dans Second Life qui cachent en fait des hommes ? Que se passe-t-il lorsque les relations qu’ils nouent avec d’autres avatars deviennent plus intenses et que l’idée d’une rencontre naît ? Que dire aussi de ces innombrables avatars sculpturaux dont le physique réel est normal ? Comment gère-t-on dans ce cas le passage au réel ?

Malgré toutes les mises en garde, les gens continuent à affluer sur les réseaux sociaux. Il y a donc certainement des causes plus profondes à ce phénomène. Il y a tout d’abord la disparition des lieux de socialisation. Ensuite l’individualisme pousse les gens à ne pas accepter d’emblée les relations évidentes: les individus ne se laissent plus imposer la présence de quelqu’un seulement parce qu’il est un parent, un voisin, un collègue. Ils veulent choisir leur entourage et préfèrent rester en contact avec ces personnes choisies, notamment grâce aux moyens de télécommunication. D’où les ambiances surréalistes des transports publics où on voit essentiellement des personnes n’adressant pas un mot au voisin, mais passant leur temps à faire des téléphones, à écrire de sms, à lancer des messages sur Twitter, etc…

Les réseaux sociaux ont tendance à regrouper les identités numériques. Apparaissent ainsi des tribus, des clans, des familles et même des couples. C’est une nouvelle socialisation dont on sait à quel point elle est fragile, fugace. Mais en même temps, ces socialisations imposent de nouvelles servitudes, la principale étant la présence en ligne, la connectivité qu’il faut assurer à tout moment, que ce soit avec un ordinateur ou un téléphone portable. En effet, les profils délaissés ne présentent aucun intérêt. Pour animer son profil, il faut en outre l’enrichir en contenus. C’est un paradoxe : pour aller à la rencontre des autres, on doit passer du temps à parler de soi. Cela explique peut-être la fugacité des relations qui se nouent, puisqu’on attend d’elles le rôle de miroir.

La question de la numérisation des individus est importante. Si on prend l’histoire intellectuelle de l’Occident, elle a fait émerger l’individu. Les notions de liberté et de libre-arbitre sont liées à celle d’individu. L’Occident est sorti des sociétés dans lesquelles les individus étaient pris dans diverses servitudes et où ils étaient réduits à leur rôle dans la société. Ils devaient s’en tenir à une certaine conduite pour éviter l’opprobre sur le groupe (famille, clan, etc.). C’est bien de cela que nous sommes sortis. Maintenant que l’individu a émergé, avec ce que cela suppose de libertés, il se soumettrait à de nouvelles servitudes. Il serait intégré dans de nouvelles tribus avec leurs règles impitoyables.

Il est peut-être encore temps, pour l’homme, de garder son libre-arbitre et d’utiliser les logiques de l’hypermonde à son propre avantage. Cela suppose toutefois un certain nombre de conditions : il faut approfondir la connaissance de l’hypermonde et développer des manières de l’utiliser qui laisse à l’homme son libre-arbitre.

Le Web participatif n’est pas mort, mais dépassé

On m’a mis sous les yeux un article annonçant la mort du Web participatif. Ce genre d’annonce paraît régulièrement. On a prédit depuis longtemps la mort des blogs qui se portent à merveille (merci pour eux!). Cet article se base bien évidemment sur une note de blog (!), dont l’auteur est François Guillot (blog Internet & Opinion). Le but de sa note est de montrer que ce qu’on appelle Web participatif repose en partie sur des mythes et des demies-vérités. L’auteur essaie donc de dégonfler – en quelques lignes – ces mythes, à commencer par Wikipédia, qui ne serait pas aussi comparable à la Britannica que ne le prétendait la très sérieuse revue Nature. L’intérêt du phénomène Wikipédia ne se situe pas dans sa qualité, mais dans son audience. Wikipédia est la première source d’information pour les internautes, bien aidée en cela par Google, il est vrai. Chacun peut l’éditer et c’est probablement ce qui fait son succès. Le savoir est intimidant, surtout pour ceux qui en ont peu. Par conséquent, une source d’information faite par des gens comme eux fait moins peur. Les plus courageux peuvent même y participer et partager les connaissances qu’ils ont. Dans son ouvrage Wikipédia. Média de la connaissance démocratique?, Marc Foglia la définit comme une encyclopédie citoyenne, qui réunit du savoir froid, à savoir loin des débats académiques. Wikipédia a fait renaître l’idéal des Lumières du partage du savoir. Pour revenir au thème de la participation, j’ai déjà expliqué dans ce blog qu’il s’agit d’un phénomène plus complexe qu’il n’y paraît: alors que certains publient des contenus sous forme de textes, de photos, etc., d’autres passent du temps à gérer ces contenus, en les indexant ou alors en ajoutant les liens manquants dans les wikis. Contrairement aux blogueurs, les contributeurs de Wikipédia sont modestes. François Guillot montre qu’une des faiblesses des sites participatifs réside dans leur business model déficiant. Le financement de Wikipédia est intéressant: la Fondation qui la gère fait régulièrement des appels de dons. Dernièrement, elle a obtenu la somme qu’elle a demandé, à savoir 6 millions de dollars. Il existe bien d’autres activités qui vivent de dons, à commencer par les organisations caritatives. Alors pourquoi pas une encyclopédie.

Autre site participatif pourfendu par notre blogueur: Flickr, un site qui suscite mon admiration depuis longtemps. L’auteur essaie de montrer que le pourcentage des personnes qui sont actives sur les sites participatifs est faible: peu de personnes publient beaucoup de contenus. Et pour cela, il avance des chiffres: dans Flickr, seuls 2% des utilisateurs livrent 95 % du contenu. En fait, ce sont ces chiffres surprenants qui m’ont donné l’envie d’un peu creuser l’affaire. On manque de s’étouffer quand on consulte la table de données à laquelle l’auteur se réfère. Elle est faite à partir de sources multiples, réparties sur plusieurs années. La référence à un sondage de 2006 auprès de 573 utilisateurs de 4 sites de partage de photos et vidéos en Allemagne laisse pantois. Le critère qui définit les utilisateurs de Second Life participant aux contenus comme ceux qui effectuent un achat n’a que peu de sens, à moins que l’on considère le fait de s’habiller et de se coiffer comme des actes créateurs.

http://internetetopinion.files.wordpress.com/2007/08/image-5.png

Pour revenir à Flickr, on a peu de chiffres à disposition pour savoir si ce que prétend notre blogueur est vrai. Actuellement, Flickr compte 3 milliards d’images. Il est difficile de savoir combien il a d’utilisateurs actifs. Le nombre de personnes qui ont ouvert un compte (en ayant d’abord un compte Yahoo) et qui sont venues une fois sur le site est certainement nombreux. C’est un phénomène général à Internet. Flickr offre un produit payant destiné aux photographes professionnels et assimilés. Ces utilisateurs-là ont forcément de grandes quantités d’images. Il faudrait donc pouvoir distinguer ces deux types de comptes. Une seule chose est sûre, c’est que le 100% du contenu a été publié par des internautes.

En fait, après avoir effectué quelques recherches, je n’ai que deux chiffres à disposition: le nombre total d’images publiées entre février 2004 et novembre 2008 (3 milliards d’images en 1735 jours) ainsi que le nombre de visiteurs moyens dont on ne connaît pas la proportion d’utilisateurs actifs (42 millions de visiteurs par mois en avril 2008).

Nombre d’utilisateurs: http://yhoo.client.shareholder.com/press/releasedetail.cfm?ReleaseID=303857

Nombre d’images: http://blog.flickr.net/en/2008/11/03/3-billion/

A l’aide de ces chiffres, qui valent ce qu’ils valent, essayons de voir si les valeurs données par François Guillot tiennent la route. En moyenne, 1,7 mio de photos ont été publiées par jour (mais l’augmentation est exponentielle, le dernier milliard ayant été atteint en moins d’un an). Le site a 1,4 millions de visiteurs par jour (mais il peut s’agir de détenteurs de comptes professionnels comme de simples visiteurs). Si 2% de ces visiteurs livrait le 95% du contenu, cela signifierait que, chaque jour, 28’000 personnes mettent 1,6 mio de photos, ce qui fait, en moyenne, 57 photos pour chacune de ces personnes actives. En prenant en compte, le travail d’indexation, cela nécessite quand même un peu de temps, plus d’une heure en tout cas. Et si on refait ces calculs à partir d’un nombre d’utilisateurs plus bas, qui ne seraient alors que les utilisateurs pourvus d’un compte, on aurait pour ce 2% d’hyperactifs un nombre d’images par jour encore plus important. Il faut tout de même qu’ils trouvent le temps de prendre des photos avant de les charger sur Internet. Ce 2% n’est réaliste que si on considère l’activité journalière. Chaque jour, il y pourrait bien n’y avoir que 2% des utilisateurs qui chargent 95% des photos, par exemple des gens qui rentrent de vacances, d’excursion ou qui ont participé à un mariage. Mais le lendemain, ces 2% ne sont pas les mêmes personnes. Les images sont donc distribuées entre un nombre d’utilisateurs plus important que 2% des utilisateurs totaux. Il faut aussi tenir compte du fait que les comptes gratuits ont des limitations (100 MB de téléchargement par mois). De plus, je visite régulièrement Flickr, mais je n’ai jamais vu de comptes avec un nombre gigantesque de photos. Or si seuls 2% des utilisateurs livraient 95% du contenu, on devrait forcément tomber sur des portofolios immenses. C’est donc plus simple d’imaginer que sur Flickr beaucoup de personnes téléchargent un nombre raisonnable d’images. 3 milliards, c’est une masse importante (comme si près d’un terrien sur deux avait téléchargé une image). Mais ce n’est rien à côté de Facebook qui, en octobre dernier, en annonçait 10 milliards pour 150 millions d’utilisateurs (67 photos par utilisateur en moyenne). Chaque mois, 800 millions de photos sont chargées (5,3 photos par utilisateur en moyenne mensuelle).

http://www.facebook.com/press/info.php?statistics

Dans un site comme Flickr, on ne peut pas du reste limiter la participation au fait de télécharger des images. On a vu avec Wikipédia que contribuer ne signifie pas seulement livrer des contenus, mais aussi les gérer. Avec Flickr, il est possible d’aller encore plus loin et de mettre en valeur des contenus. A cause de la richesse des fonctionnalités disponibles, il est difficile de définir un utilisateur actif. On peut en distinguer trois catégories:

  • ceux qui visitent le site
  • ceux qui produisent du contenu (dont une partie de professionnels)
  • ceux qui valorisent les contenus

Cette valorisation peut se faire de plusieurs manières:

  • attribution de mots-clés à des contenus
  • création et gestion de groupes à propos d’un thème et discussions autour de ces images
  • exportation des images, des vidéos ou des diaporamas sur des blogs ou des sites Web externes

Flickr est un plus qu’un site participatif. Il constitue une sorte d’éco-système d’information. Certains (les plus talentueux dont je ne fais pas partie) produisent des images et les publient sur Flickr. D’autres facilitent l’accès à ces images en les indexant. Cela n’a l’air de rien, mais sur un site qui compte 3 milliards de photos, c’est essentiel pour améliorer la recherche. Les utilisateurs annotent les photos et peuvent même prendre contact avec leur auteur (car Flickr tient aussi du réseau social). Enfin, ils peuvent exporter ces images pour enrichir leurs propres contenus, blogs ou sites. Flickr offre une fonction d’exportation vers les principales plateformes de blog et une possibilité d’intégrer des diaporamas. On peut par exemple intégrer à un site un diaporama géré par un mot-clé (photos avec le mot-clé pyramide) ou par un groupe. A dire vrai, Flickr a dépassé le stade du site participatif et il est en train d’évoluer vers le Web 3 (sémantique). Ce Web sémantique émerge peu à peu: de plus en plus de contenus sont enrichis de méta-données et exportables, permettant un véritable remixage de l’information. N’en déplaise à un certain baron, l’important n’est plus de participer, mais de mettre en valeur.

François Guillot se bat contre des moulins, mais il le sait. Dans les commentaires de sa note de blog, il admet qu’étant à la recherche d’audience, il s’est montré un peu provocateur …